Diversification économique et Etat architecte : une réaction à l’avis du CES

Un avis du CES est la démonstration d’un consensus. Celui sur « La croissance économique au Luxembourg : passé, présent et futur »[1], qui vient de paraître, ne fait pas exception. L’un des messages forts de cet avis, partagé par les partenaires sociaux, est que la diversification prend « une importance quasi-existentielle » pour l’économie, qui « requiert la genèse et le développement permanents de nouvelles niches et vecteurs de croissance », avant tout de haute valeur ajoutée. Le développement de ces nouvelles spécialisations ne sera pas aussi aisé que par le passé, les créneaux visés par le Luxembourg l’étant aussi par d’autres pays, alors qu’il n’est plus possible de se démarquer au sein de niches de souveraineté autrefois délaissées par l’Union européenne et les autres Etats membres. Bref, l’Etat doit être l’architecte d’une diversification économique continue, au sein de la place financière et sur de nouvelles spécialisations, une vision partagée récemment par le vice-président de la Chambre des Députés, André Bauler[2], qui cite l’industrie spatiale en exemple et souligne l’importance de s’appuyer sur les niches de compétence déjà présentes au Grand-Duché[3].

L’avis du CES met en avant des facteurs de succès essentiels au développement de ces nouvelles spécialisations, tels que l’innovation, les partenariats avec des pays tiers ou la présence d’une main-d’œuvre qualifiée internationale. Certains, pourtant essentiels, manquent à l’appel. Petit tour d’horizon, en six mots, des incontournables d’une stratégie de diversification réussie que l’avis du CES a malheureusement négligés.

Patience

Que l’on pourrait renommer persistance. La date de naissance symbolique de la Silicon Valley est la création d’Hewlett-Packard en 1939 dans un garage à Palo Alto. Il a fallu plusieurs décennies pour en faire un des centres névralgiques de l’économie mondiale. La place financière luxembourgeoise s’est développée à partir d’une loi de 1929, avant son formidable essor 50 ans plus tard. S’il est impossible de prédire aujourd’hui si le Luxembourg deviendra ou non un leader européen de l’économie des données ou de l’industrie spatiale, il est très probable qu’une telle ambition prendra du temps à s’accomplir. Il est aussi certain qu’une trop grande impatience ou la dissémination des moyens humains et financiers vers de nouvelles niches de croissance chaque année contribueraient à un échec. La diversification n’est pas la dispersion, et le chemin pris sur l’économie des données semble aujourd’hui cohérent. L’industrie spatiale luxembourgeoise, initiée lors de la naissance de SES en 1985 et boostée par le lancement de l’initiative SpaceResources.lu en 2016, en est encore au stade de l’adolescence.

Deep

Comme le Deep Tech Lab fortement mis en avant par le Premier Ministre lors du discours sur l’Etat de la Nation. Très ambitieux, ce projet vise à réunir des talents du monde entier pour développer des technologies de pointe dans les domaines de l’intelligence artificielle et de l’informatique quantique, irriguant ainsi l’économie en innovations (spin-offs, partenariats public-privé, commercialisation de licences…). Il est présenté comme « la pierre angulaire de l’écosystème luxembourgeois de l’IA, aux côtés des centres de données sécurisés et du nouveau supercalculateur ».

Cluster

Un mot qui a peu à peu disparu des discours du Ministère de l’Economie. Le Luxembourg a lancé en 2002 la « Luxembourg Cluster Initiative » avec la volonté de rapprocher les acteurs privés et publics au sein d’un même secteur, de favoriser leur innovation et, in fine, développer de nouvelles spécialisations économiques. L’initiative demeurait mise en avant jusqu’à récemment, la plupart des clusters étant alors pilotés par Luxinnovation : Automobility, Creative Industries, BioHealth, EcoInnovation, ICT, Materials & Manufacturing, Space et Wood. Deux sont en revanche autonomes, le Cluster for Logistics et le Cluster Maritime Luxembourgeois, auxquels peut s’ajouter le récent Lux4Defence. Le terme cluster est un peu devenu fourretout, avec des enjeux et ambitions relativement diverses, entre l’attraction d’entreprises et startups créées ailleurs pour le BioHealth ou des projets communs dans le domaine de la construction durable pour l’Ecoinnovation. L’essor d’un cluster Space porté davantage par les entreprises du secteur que par les acteurs publics pourrait se positionner en tant que partenaire privilégié des initiatives menées par le Ministère de l’Economie et la Luxembourg Space Agency. Ceci pourrait passer par un élargissement de la fédération GLAE (Groupement luxembourgeois de l’aéronautique et de l’espace), qui ne compte aujourd’hui que 14 entreprises membres, alors que 80 sociétés liées au secteur spatial sont installées au Luxembourg selon le Ministre de l’Economie.

Défense

Ou en jargon d’économiste, base industrielle et technologique de défense. La Stratégie Industrie de Défense vise explicitement à profiter de la forte hausse des dépenses militaires européennes (et luxembourgeoises) pour renforcer les capacités de recherche, de développement, d’innovation et de production sur ce secteur, tout en implantant de nouvelles entreprises de défense sur le territoire national. Pour cela, un fonds d’innovation défense de 150 millions d’euros (sur 5 ans) est mobilisé et un « Defence Campus » sera édifié.

Université du Luxembourg

Un oubli quasi-impardonnable. L’Université, créée un an avant le lancement de la politique de multispécialisation sectorielle, est le symbole du Luxembourg nouveau, celui du XXIème siècle qui innove davantage et forme une partie des talents de demain sur son territoire. Par la formation sur les compétences phares de la diversification (près de 7.000 étudiants et plus de 50 Masters proposés dont une partie dans les domaines de la transformation digitale et de la finance), l’attraction des talents du monde entier (60% d’étudiants internationaux), l’accueil de nombreux doctorants et futurs chercheurs (+ de 1.000), la reconnaissance internationale de la recherche académique, la diffusion de la recherche fondamentale vers l’innovation des entreprises (234 projets Horizon), la production de spin-offs qui enrichissent l’éventail des start-ups nationales (13 mis en avant sur le site de l’Université)… l’essor des spécialisations visées se fera en parallèle de celui de l’Université du Luxembourg (d’un budget total de 375 millions d’euros), ou ne se fera pas.

Capital-risque

Le nerf de la guerre. Le développement du capital-risque est devenu une des grandes priorités économiques de l’Union européenne. En effet, le manque de financement privé est considéré comme l’une des principales raisons du gouffre qui s’est creusé entre la puissance des entreprises technologiques américaines et européennes. Les jeunes entreprises technologiques européennes (et luxembourgeoises) manquent de moyens financiers pour croître, quand elles ne choisissent pas tout simplement de traverser l’Atlantique pour se développer. Les start-ups du space, des fintechs ou encore de la biohealth créées ou attirées au Luxembourg ont, elles aussi, grand besoin de capitaux pour conquérir le monde. C’est pourquoi les attentes sont élevées quant au futur crédit d’impôt pour les investissements et aux autres mesures fiscales pour les start-ups et scale-ups annoncés pour les prochains mois. Le Luxembourg a un retard à rattraper en matière de capital-risque par rapport à de nombreux autres économies européennes (la Suède en tête).

[1] La croissance économique au Luxembourg : passé, présent et futur, avis du Conseil Economique et Social, mai 2026.

[2] André Bauler veut un « État architecte », Paperjam, Mai 2026.

[3] Ce qui va dans le sens du récent blog : La Place et le Luxembourg : analyse d’une heureuse dépendance, Jean-Baptiste Nivet, IDEA, Mai 2026.

Des visions territoriales à concrétiser !

© photo : Julien Mpia Massa

Parmi les nombreux sujets qui devraient idéalement alimenter les débats dans cette période électorale figure la nécessité de redéfinir en profondeur les stratégies de développement spatial du pays et de sa région proche. Pendant cette mandature, IDEA a activement participé à faire émerger ou à consolider des concepts et idées nouvelles dans le domaine de l’aménagement du territoire (« Métropole transfrontalière du Luxembourg », « codéveloppement », « Vision territoriale », « coopétition », « scénario fil de l’eau » …), dont on peut raisonnablement penser qu’il s’agira d’un champ politique toujours plus crucial pour assurer un avenir durable au pays. A(ux) côté(s) d’autres initiatives prospectives (Luxembourg in Transition, Vision Eco2050) et démarches de planification (PDAT, PNEC, SDTGR), un laboratoire d’idées a priori très polarisé sur les questions économiques a donc jugé utile d’investir du temps pour intégrer dans ses réflexions une dimension pluridisciplinaire (géographique) et transfrontalière. Cet investissement est fondé sur la conviction que les politiques d’aménagement du territoire et de coopération transfrontalière sont au Luxembourg des politiques économiques « comme les autres ».

Dans la « Vision territoriale pour le Luxembourg à long terme », des réflexions ont été développées pour rendre possible la poursuite du développement économique et démographique soutenu tout en évitant le « black-out » territorial : changement de ligue des trois principales agglomérations du pays, ralentissement du développement démographique des espaces ruraux, renforcement de la mixité fonctionnelle sur l’ensemble du territoire, déploiement de nouvelles infrastructures de mobilité, mise en œuvre d’un projet de territoire commun avec les régions limitrophes… Pour concrétiser ces concepts, il pourrait être nécessaire dans la prochaine mandature de mener des réformes courageuses, faute de quoi cette vision et les stratégies nationales d’aménagement du territoire (par ailleurs bien pensées depuis longtemps), finiront par s’empiler sans se réaliser… Que le scénario du million d’habitants soit désiré ou non, de nombreux arguments plaident pour s’y préparer sérieusement.

Un important avis du CES, adopté à l’unanimité en 2022 et auquel IDEA a activement participé, formulait également 23 recommandations concrètes pour rendre plus cohérent le développement de la métropole transfrontalière du Luxembourg et appelait à faire de cet objectif le nouveau leitmotiv des politiques de coopération transfrontalières du Grand-Duché. Cette autre vision, sans doute encore moins porteuse électoralement que le « scénario du million », sera pourtant elle aussi une clé pour ne pas démultiplier les effets négatifs de la croissance économique et démographique perçus par les habitants du pays. Gageons que le prochain gouvernement y pêchera quelques idées !

Repenser la coopération transfrontalière

Photo by Jeremy Bishop on Unsplash

La Fondation IDEA a été associée aux travaux du Conseil économique et social (CES) à l’occasion de la préparation d’un Avis intitulé « Pour un développement cohérent de la métropole transfrontalière du Luxembourg dans la Grande Région » et voté à l’unanimité le 29 juin 2022. La parution de cet Avis est l’occasion de revenir sur les enjeux que pose l’émergence d’une métropole transfrontalière autour du Luxembourg. Au fil des décennies, la multiplication des interactions économiques et sociales dans ce territoire a en effet créé des aubaines, mais aussi des défis qui appellent à de nouvelles approches en matière de coopération transfrontalière.

La plupart des 220.000 travailleurs non-résidents (qui représentent près de la moitié des actifs en emploi) vivent dans un territoire qui dépasse les frontières grand-ducales de plusieurs dizaines de km, dessinant un « Grand Luxembourg » de près de 2 millions d’habitants. Le marché du travail transfrontalier est l’aspect le plus visible de l’intégration économique entre le Luxembourg et les régions limitrophes, mais il n’est pas le seul. Dans le sillage de son développement, d’autres phénomènes contribuent à rendre le Grand-duché et ses voisins toujours plus dépendants les uns des autres comme les flux de consommateurs, le développement des entreprises luxembourgeoises dans la Grande Région (et vice-versa), les besoins en infrastructures, en logements, en formation, en services publics… Avec une croissance très soutenue de l’économie et de la population s’est peu à peu constituée une métropole transfrontalière autour du Luxembourg. Cette dernière affiche des défis communs, sans pour autant disposer à ce stade de véritables outils de gouvernance, ni de projet propre à ce territoire bien spécifique.

Pourtant, la perspective d’une poursuite de l’expansion économique et démographique de cet espace pourrait bien révéler de sérieux goulets d’étranglement, qu’une approche coopérative permettrait d’envisager plus sereinement. Le manque de disponibilité de main-d’œuvre qualifiée, la rareté et le prix du logement, la saturation des infrastructures de transport, la faible disponibilité foncière pour les activités économiques et les incontournables contraintes environnementales sont des paramètres toujours plus contraignants de l’équation du développement luxembourgeois dont la clef se trouve en partie de l’autre côté des frontières nationales.

A mesure que ces défis se précisent, l’opportunité de faire émerger un projet de territoire partagé avec les régions (et les Etats) limitrophes grandit. Il consisterait à élaborer une vision commune pour un développement dynamique, cohérent et soutenable de la métropole transfrontalière du Luxembourg dans les deux ou trois prochaines décennies. Cette vision, qui serait naturellement à décliner en projets concrets, permettrait au Luxembourg d’aborder certains sujets stratégiques pour son développement mais pour lesquels il n’a pas forcément de possibilités d’agir directement, tandis qu’elle permettrait aux régions voisines de trouver des moyens de mieux bénéficier du dynamisme économique grand-ducal et d’aider à assurer la pérennité de ce moteur économique.

Un cadre de coopération à repenser face à un contexte qui évolue

Si les aubaines permises par le modèle transfrontalier restent nombreuses, l’intégration transfrontalière ne débouche toutefois pas uniquement sur des relations d’intérêt « gagnant-gagnant » dans tous les domaines. L’actualité autour des difficultés de recrutement dans certains secteurs (comme la santé) est un exemple illustrant que les politiques de coopération cherchant une meilleure mobilité à l’intérieur de la région sont une condition certes nécessaire mais pas suffisante à un bon équilibre du marché du travail pris dans son ensemble. Compte tenu des projections démographiques défavorables dans la Grande Région, elles pourraient utilement être complétées à la fois par des politiques visant à renforcer l’attractivité de l’ensemble du territoire transfrontalier pour de nouveaux actifs, mais aussi par la mise en commun de certains dispositifs de formation, voire la création de nouveaux projets, en particulier dans les métiers les plus en tension.

Rendre la métropole transfrontalière du Luxembourg plus attractive et plus soutenable nécessiterait également une meilleure coordination en matière d’aménagement du territoire, d’urbanisme et de mobilité. Il importerait par exemple de viser une densification des territoires frontaliers proches des infrastructures. En outre, il serait nécessaire d’améliorer les liaisons ferroviaires transfrontalières et de mettre en œuvre une intégration plus poussée de la gestion transports en commun (lignes, tarification, sociétés d’exploitation, etc.).

Un tel projet pourrait mener à créer de nouveaux organes de coordination et de décision transfrontaliers qui se superposent mieux au territoire, mais aussi des mécanismes de financement à la hauteur des enjeux et encadrés dans des conventions bilatérales.

Vers la coopétition économique transfrontalière

En matière de coopération économique, il pourrait être opportun de réfléchir à de nouvelles actions qui permettraient d’adresser à la fois la « saturation territoriale » luxembourgeoise, la poursuite d’une croissance économique soutenue et la convergence économique des régions limitrophes, tout en exploitant les aubaines liées au contexte transfrontalier de la métropole.

Il pourrait dès lors être intéressant de s’inspirer concept de « coopétition ». La fonction objective des autorités publiques de tout territoire est d’y attirer et d’y développer des activités afin de créer de la valeur ajoutée, de l’emploi, des revenus et des recettes publiques. Il paraît difficile de renverser une telle logique de concurrence « naturelle » entre les territoires. Pour autant, les spécificités de la métropole transfrontalière du Luxembourg offrent des opportunités d’aller plus loin en matière de coopération économique et permettraient de renforcer son attractivité et sa compétitivité d’ensemble. Des acteurs en situation de concurrence dans un domaine peuvent tout à fait s’engager dans une logique de « coopération de circonstance » pour mettre en avant les forces et opportunités du territoire et pour jouer sur des effets de synergie et d’échelle. Quelques propositions concrètes qui répondent à cette logique mériteraient d’être étudiées.

Il serait par exemple utile de promouvoir avec les partenaires voisins un « modèle d’entreprise transfrontalière » qui joue sur les avantages comparatifs du territoire dans son ensemble avec l’objectif d’encourager des investisseurs à développer des activités sur plusieurs pays tout en restant proches géographiquement. Pour mettre en œuvre cette idée, des agences de développement économique transfrontalières pourraient être établies sur la base d’une coopération renforcée entre les acteurs existants qui remplissent cette fonction dans leurs pays respectifs. L’aménagement de zones d’activités transfrontalières pourrait également faciliter la concrétisation de tels projets. Le développement de plateformes logistiques d’intérêt commun avec des accords fiscaux et douaniers transfrontaliers aurait du sens compte tenu des potentiels du territoire transfrontalier. Le modèle de l’aéroport Bâle-Mulhouse pourrait servir de base à ces accords. Enfin, les politiques de recherche et d’innovation et les outils associés (clusters, équipements de recherche, etc.) pourraient également gagner à être davantage intégrées à l’échelle transfrontalière.

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