Diversification économique et Etat architecte : une réaction à l’avis du CES

Un avis du CES est la démonstration d’un consensus. Celui sur « La croissance économique au Luxembourg : passé, présent et futur »[1], qui vient de paraître, ne fait pas exception. L’un des messages forts de cet avis, partagé par les partenaires sociaux, est que la diversification prend « une importance quasi-existentielle » pour l’économie, qui « requiert la genèse et le développement permanents de nouvelles niches et vecteurs de croissance », avant tout de haute valeur ajoutée. Le développement de ces nouvelles spécialisations ne sera pas aussi aisé que par le passé, les créneaux visés par le Luxembourg l’étant aussi par d’autres pays, alors qu’il n’est plus possible de se démarquer au sein de niches de souveraineté autrefois délaissées par l’Union européenne et les autres Etats membres. Bref, l’Etat doit être l’architecte d’une diversification économique continue, au sein de la place financière et sur de nouvelles spécialisations, une vision partagée récemment par le vice-président de la Chambre des Députés, André Bauler[2], qui cite l’industrie spatiale en exemple et souligne l’importance de s’appuyer sur les niches de compétence déjà présentes au Grand-Duché[3].

L’avis du CES met en avant des facteurs de succès essentiels au développement de ces nouvelles spécialisations, tels que l’innovation, les partenariats avec des pays tiers ou la présence d’une main-d’œuvre qualifiée internationale. Certains, pourtant essentiels, manquent à l’appel. Petit tour d’horizon, en six mots, des incontournables d’une stratégie de diversification réussie que l’avis du CES a malheureusement négligés.

Patience

Que l’on pourrait renommer persistance. La date de naissance symbolique de la Silicon Valley est la création d’Hewlett-Packard en 1939 dans un garage à Palo Alto. Il a fallu plusieurs décennies pour en faire un des centres névralgiques de l’économie mondiale. La place financière luxembourgeoise s’est développée à partir d’une loi de 1929, avant son formidable essor 50 ans plus tard. S’il est impossible de prédire aujourd’hui si le Luxembourg deviendra ou non un leader européen de l’économie des données ou de l’industrie spatiale, il est très probable qu’une telle ambition prendra du temps à s’accomplir. Il est aussi certain qu’une trop grande impatience ou la dissémination des moyens humains et financiers vers de nouvelles niches de croissance chaque année contribueraient à un échec. La diversification n’est pas la dispersion, et le chemin pris sur l’économie des données semble aujourd’hui cohérent. L’industrie spatiale luxembourgeoise, initiée lors de la naissance de SES en 1985 et boostée par le lancement de l’initiative SpaceResources.lu en 2016, en est encore au stade de l’adolescence.

Deep

Comme le Deep Tech Lab fortement mis en avant par le Premier Ministre lors du discours sur l’Etat de la Nation. Très ambitieux, ce projet vise à réunir des talents du monde entier pour développer des technologies de pointe dans les domaines de l’intelligence artificielle et de l’informatique quantique, irriguant ainsi l’économie en innovations (spin-offs, partenariats public-privé, commercialisation de licences…). Il est présenté comme « la pierre angulaire de l’écosystème luxembourgeois de l’IA, aux côtés des centres de données sécurisés et du nouveau supercalculateur ».

Cluster

Un mot qui a peu à peu disparu des discours du Ministère de l’Economie. Le Luxembourg a lancé en 2002 la « Luxembourg Cluster Initiative » avec la volonté de rapprocher les acteurs privés et publics au sein d’un même secteur, de favoriser leur innovation et, in fine, développer de nouvelles spécialisations économiques. L’initiative demeurait mise en avant jusqu’à récemment, la plupart des clusters étant alors pilotés par Luxinnovation : Automobility, Creative Industries, BioHealth, EcoInnovation, ICT, Materials & Manufacturing, Space et Wood. Deux sont en revanche autonomes, le Cluster for Logistics et le Cluster Maritime Luxembourgeois, auxquels peut s’ajouter le récent Lux4Defence. Le terme cluster est un peu devenu fourretout, avec des enjeux et ambitions relativement diverses, entre l’attraction d’entreprises et startups créées ailleurs pour le BioHealth ou des projets communs dans le domaine de la construction durable pour l’Ecoinnovation. L’essor d’un cluster Space porté davantage par les entreprises du secteur que par les acteurs publics pourrait se positionner en tant que partenaire privilégié des initiatives menées par le Ministère de l’Economie et la Luxembourg Space Agency. Ceci pourrait passer par un élargissement de la fédération GLAE (Groupement luxembourgeois de l’aéronautique et de l’espace), qui ne compte aujourd’hui que 14 entreprises membres, alors que 80 sociétés liées au secteur spatial sont installées au Luxembourg selon le Ministre de l’Economie.

Défense

Ou en jargon d’économiste, base industrielle et technologique de défense. La Stratégie Industrie de Défense vise explicitement à profiter de la forte hausse des dépenses militaires européennes (et luxembourgeoises) pour renforcer les capacités de recherche, de développement, d’innovation et de production sur ce secteur, tout en implantant de nouvelles entreprises de défense sur le territoire national. Pour cela, un fonds d’innovation défense de 150 millions d’euros (sur 5 ans) est mobilisé et un « Defence Campus » sera édifié.

Université du Luxembourg

Un oubli quasi-impardonnable. L’Université, créée un an avant le lancement de la politique de multispécialisation sectorielle, est le symbole du Luxembourg nouveau, celui du XXIème siècle qui innove davantage et forme une partie des talents de demain sur son territoire. Par la formation sur les compétences phares de la diversification (près de 7.000 étudiants et plus de 50 Masters proposés dont une partie dans les domaines de la transformation digitale et de la finance), l’attraction des talents du monde entier (60% d’étudiants internationaux), l’accueil de nombreux doctorants et futurs chercheurs (+ de 1.000), la reconnaissance internationale de la recherche académique, la diffusion de la recherche fondamentale vers l’innovation des entreprises (234 projets Horizon), la production de spin-offs qui enrichissent l’éventail des start-ups nationales (13 mis en avant sur le site de l’Université)… l’essor des spécialisations visées se fera en parallèle de celui de l’Université du Luxembourg (d’un budget total de 375 millions d’euros), ou ne se fera pas.

Capital-risque

Le nerf de la guerre. Le développement du capital-risque est devenu une des grandes priorités économiques de l’Union européenne. En effet, le manque de financement privé est considéré comme l’une des principales raisons du gouffre qui s’est creusé entre la puissance des entreprises technologiques américaines et européennes. Les jeunes entreprises technologiques européennes (et luxembourgeoises) manquent de moyens financiers pour croître, quand elles ne choisissent pas tout simplement de traverser l’Atlantique pour se développer. Les start-ups du space, des fintechs ou encore de la biohealth créées ou attirées au Luxembourg ont, elles aussi, grand besoin de capitaux pour conquérir le monde. C’est pourquoi les attentes sont élevées quant au futur crédit d’impôt pour les investissements et aux autres mesures fiscales pour les start-ups et scale-ups annoncés pour les prochains mois. Le Luxembourg a un retard à rattraper en matière de capital-risque par rapport à de nombreux autres économies européennes (la Suède en tête).

[1] La croissance économique au Luxembourg : passé, présent et futur, avis du Conseil Economique et Social, mai 2026.

[2] André Bauler veut un « État architecte », Paperjam, Mai 2026.

[3] Ce qui va dans le sens du récent blog : La Place et le Luxembourg : analyse d’une heureuse dépendance, Jean-Baptiste Nivet, IDEA, Mai 2026.

Sur la piste des gains de productivité

Sur la piste des gains de productivité

Le thème de la productivité est au cœur de l’actualité en ce début d’année avec la sortie de deux publications, le rapport annuel du Conseil National de la Productivité (CNP) ce mardi 10 février précédé il y a de cela quelques semaines d’un document de travail d’IDEA intitulé « Repousser la frontière productive – Le Luxembourg au regard de ses compétiteurs européens ». Ces deux études font le constat d’une productivité luxembourgeoise stagnante, voire déclinante, ne parvenant pas à améliorer la performance d’une économie déjà hautement productive depuis quelques décennies.

Au-delà de cette tendance globale à la stagnation, ceci alors même que la productivité du travail a progressé de plus de 20% dans l’Union européenne, des dynamiques hétérogènes opèrent aux niveaux sectoriels. Les deux études nous éclairent sur les facteurs qui ont accru la productivité de l’économie luxembourgeoise au cours des dernières années, et sur ceux, nombreux, qui l’ont fait régresser. Elles esquissent aussi quelques pistes qui pourraient remettre le Luxembourg sur la voie du progrès.

Un pas en avant…

Certaines évolutions ont pu contribuer positivement à la croissance de la productivité. C’est notamment le cas de l’amélioration de la productivité du secteur de l’Information et communication, observée tant au Luxembourg que dans l’ensemble de l’Union européenne. La productivité du travail du secteur a ainsi progressé de 1,6% par an au Luxembourg et de 2,4% annuel dans la zone euro entre 2005 et 2024 selon le rapport du CNP, sous l’effet du progrès technologique. L’industrie a aussi gagné en productivité au cours des 20 dernières années au Luxembourg et en Europe, conjointement à une désindustrialisation marquée, un sujet revenu au cœur des débats économiques européens. Enfin, les Activités administratives et de soutien[1] ont surperformé au Luxembourg, une tendance qu’il faudrait analyser.

Surtout, l’évolution de la spécialisation économique du Luxembourg a largement profité à sa productivité. En effet, les transformations dans la répartition du travail entre les différents secteurs ont permis de faire croître la productivité de près de 0,4% par an, en raison d’une économie de plus en plus spécialisée sur les services à haute valeur ajoutée.

… et deux pas en arrière

A l’opposé, et dans des proportions plus grandes, certaines tendances ont fortement affecté le niveau de la productivité du pays. Les dynamiques intrasectorielles en sont la principale cause, dans les services notamment mais pas seulement. La dynamique est très négative, dans l’absolu et en comparaison avec l’Union européenne, dans le Commerce, l’Hébergement et restauration ou encore la Construction. Ce dernier secteur a été affecté à la fois par des facteurs structurels, tels que la complexification des normes, et par une crise qui a fortement ralenti son activité ces dernières années.

Le rapport du CNP met en avant l’influence majeure des Activités financières et d’assurance sur le niveau et l’évolution de la productivité de l’ensemble de l’économie. Sans le secteur financier, la productivité de l’économie luxembourgeoise serait plus faible de 18%. En revanche, bien que la diminution de la productivité du secteur soit restée mesurée, le poids prépondérant de celui-ci fait qu’il a fortement pesé dans la baisse totale de la productivité du travail.

Enfin, les deux études ont évalué, selon différentes méthodes complémentaires, l’impact de la structure économique sur la productivité. Il en résulte que la spécialisation économique du Luxembourg joue un rôle important, tant dans son haut niveau de productivité que dans sa stagnation au cours des deux dernières décennies. Malgré tout, les performances sectorielles pèsent davantage que les effets de structure sur la productivité globale.

Pour progresser à nouveau

Les pistes sont nombreuses pour renverser cette tendance baissière. Déjà, le Luxembourg devra réussir à maintenir son haut niveau de productivité comparativement à ses partenaires européens, en conservant sa spécialisation sur les services à haute valeur ajoutée. Ceci plaide pour un renforcement des actions menées en faveur de la place financière et de l’attractivité du territoire luxembourgeois pour l’installation de sièges européens et mondiaux de groupes internationaux.

L’IA est à la fois la plus grande promesse et la plus grande interrogation, quant à un futur bond de productivité dans les économies les plus performantes telles que le Luxembourg. Le rapport du CNP évoque des hausses annuelles de l’ordre de 1 à 2%, une révolution par rapport à ce qu’a connu le Luxembourg sur les 20 dernières années.

Dans son étude, IDEA met en avant les potentialités d’une approche sectorielle au vu des dynamiques et spécificités propres à de nombreux secteurs. Cette politique « des petits rouages » pourrait se concentrer sur les secteurs qui dévient par rapport aux tendances européennes et aux autres économies les plus performantes, par exemple la Suède pour l’IT.

La liste est longue des facteurs de productivité pour lesquels il serait possible d’améliorer les politiques publiques et la performance des entreprises : qualité de la main-d’œuvre et compétences managériales, deux facteurs difficiles à évaluer mais qui ont un impact significatif, capacité de diffusion des innovations technologiques, simplification administrative, qui est en tête des priorités du gouvernement, développement de nouvelles niches de croissance, un space à fort potentiel et une base industrielle et technologique de défense (BITDE) en plein essor par exemple, financement des scale-ups

En outre, les gains de productivité luxembourgeois se façonnent aussi à l’échelle européenne, et la capacité à répondre à ces mêmes défis ensemble lorsque les enjeux se jouent entre grands blocs économiques. Il faudra pouvoir dépasser les 15% de mise en œuvre des propositions du rapport Draghi, et aller au-delà de ce que préconise cette étude, le monde économique évoluant rapidement. Quelles avancées concrètes verront le jour après les promesses d’Alden Biesen ?

Au Luxembourg, les experts nationaux continueront à alimenter la réflexion et à inspirer, souhaitons-le, de nouvelles politiques publiques à même de redynamiser la capacité productive du pays. Les pistes ne manquent pas, aux pouvoirs publics de les explorer.

 

[1] Les Activités administratives et de soutien regroupent les entreprises qui fournissent des services de support aux autres organisations, notamment la location de matériel et de véhicule, l’intérim et le recrutement, les agences de voyage, la sécurité, le nettoyage et l’entretien de bâtiments, ainsi que les services administratifs externalisés comme les centres d’appels ou l’organisation d’événements.

Document de travail N°35 : Repousser la frontière productive – Le Luxembourg au regard de ses compétiteurs européens

© photo : Istock

La productivité du travail constitue un élément fondamental de l’économie, conditionnant la capacité d’un pays à offrir un haut niveau de vie à ses habitants. Le Luxembourg dispose d’un niveau élevé de productivité, deuxième derrière l’Irlande dans l’Union européenne, tout en subissant une évolution négative de celle-ci. En effet, la productivité luxembourgeoise a diminué de 2,9% au cours des 20 dernières années quand la productivité du travail de l’économie européenne augmentait de 21,1%. Cette détérioration s’est accélérée au cours des dernières années.

Le document de travail n°35 « Repousser la frontière productive – Le Luxembourg au regard de ses compétiteurs européens » explore plus en détail cette contre-performance selon deux grands axes : l’évolution sectorielle de la productivité et la comparaison avec les économies les plus performantes au niveau européen.

L’étude démontre toute l’importance de la dynamique sectorielle dans l’évolution de la productivité luxembourgeoise. Si les transformations de la ventilation sectorielle de l’économie ont eu un impact positif sur la productivité globale, les évolutions intra-sectorielles l’ont fortement dégradée. Le document de travail analyse ces évolutions secteur par secteur, la quasi-totalité des tendances sectorielles se révélant négatives par rapport à l’Union européenne. La stagnation, voire la diminution, de la productivité luxembourgeoise n’est pas une fatalité. Des pays européens très productifs tels que le Danemark, la Belgique ou les Pays-Bas ont su améliorer leur productivité du travail dans son ensemble et dans de nombreux secteurs. L’étude propose des recommandations dans cette optique, avec notamment le maintien du soutien à la place financière, l’élaboration de politiques visant à contrer les freins sectoriels de la productivité et l’accélération du développement des nouveaux secteurs de spécialisation.

Consulter en ligne le Document de Travail n°35 : 

Pour télécharger le Document de Travail n°35 :

Document de Travail N°34 : Objectifs et efficacité des incitations environnementales, le cas du marché de l’électromobilité au Luxembourg.

Pour télécharger la synthèse du Document de Travail n°35 :

Document de Travail N°34 : Objectifs et efficacité des incitations environnementales, le cas du marché de l’électromobilité au Luxembourg.

Climat : quand le thermomètre fait grimper la facture

© photo : CentralITAlliance

La prévalence des vagues de chaleur est appelée à augmenter avec le réchauffement climatique. Le Grand-Duché n’est pas épargné : ces dernières années, ces vagues[1] ont tendance à impacter la vie des citoyens tout en entraînant des conséquences économiques non négligeables.

Les pertes de productivité peuvent revêtir plusieurs formes. La hausse des températures affecte la productivité, même dans le secteur tertiaire, majoritaire au Luxembourg. La fatigue due à des nuits trop chaudes et les difficultés accrues de concentration pèsent sur l’efficacité au travail[2]. Dans une analyse macroéconomique, l’assureur Allianz estime la perte à 0,6 % de la croissance du PIB au niveau mondial en raison des journées dépassant 32°C[3]. La construction, les métiers en extérieur ainsi que le secteur de la logistique figurent parmi les plus touchés par les pics de chaleur. Le risque d’accidents du travail pourrait également augmenter, même si cela reste à nuancer dans le contexte luxembourgeois : la ministre de la Santé et de la Sécurité sociale, Martine Deprez, précisait dans une réponse parlementaire de janvier 2025 qu’aucun accident du travail n’avait été imputable à la chaleur estivale depuis 2015, et qu’aucun décès lié à la chaleur n’avait été recensé sur le lieu de travail[4].

Des pertes de rendement agricole peuvent également être observées en raison de chaleurs extrêmes, inhabituelles pour le climat luxembourgeois, qui affectent tant les cultures que le bétail[5]. Il est plus difficile de distinguer la vague de chaleur de la sécheresse qui est souvent associée. Une étude récente de la Commission européenne et de la BEI[6] montrait que les pertes liées à l’ensemble des catastrophes naturelles s’élevaient en moyenne annuellement à 28 milliards d’euros sur l’ensemble des 27 pays, ce qui représente 6 % de la production agricole. Parmi ces risques, la sécheresse compte pour 50 % des dommages subis par l’agriculture.

Les vagues de chaleur entraînent également des dommages aux infrastructures urbaines, telles que les routes, les voies ferrées ou les réseaux électriques, mis à rude épreuve par des températures élevées, susceptibles de provoquer des déformations, pannes ou surcharges. Dans une réponse parlementaire de 2022, le ministre en charge à l’époque, François Bausch, évoquait une déformation des voies ferrées qui survenait en moyenne une fois par an[7]. Cela ne donne toutefois qu’une vision partielle de l’impact des vagues de chaleur, qui peut être bien plus important dans les pays plus exposés. Il est probable que ces coûts augmentent à mesure que la fréquence des pics de chaleur s’intensifie, bien qu’ils ne soient pas encore pleinement intégrés dans les estimations économiques. De même, la surconsommation d’électricité liée à la climatisation constitue un facteur supplémentaire. En revanche, la production d’électricité renouvelable est elle aussi vulnérable aux vagues de chaleur : l’éolien peut perdre en rendement en cas de masses d’air stagnantes, et le photovoltaïque voit sa performance baisser lorsque les températures deviennent trop élevées[8].

Enfin, au-delà du coût économique — et bien qu’il soit dérisoire de réduire une vie humaine à un chiffre —, les vagues de chaleur entraînent également une surmortalité, qui varie d’une année à l’autre. Lors de la vague de chaleur de 2003, exceptionnelle par sa durée de deux semaines (même si elle ne détient plus le record absolu de température), la surmortalité avait atteint 16,8 % au mois d’août au Luxembourg[9]. En 2018, la vague de chaleur avait causé en moyenne 10 décès supplémentaires par semaine[10]. La mise en place de « plans canicule » contribue à réduire la surmortalité. Il convient par ailleurs de rappeler qu’une phase de surmortalité est souvent suivie d’une phase de sous-mortalité, ce qui tend à montrer que les victimes sont en partie des personnes déjà fragilisées, dont l’espérance de vie était peut-être limitée[11]. Pour affiner davantage l’estimation, il faudrait séparer les décès dû à la vague de chaleur proprement dite et la surmortalité engendrée par la chaleur mais attribuables à des facteurs connexes (comme l’âge ou des comorbidités)[12].

Au niveau des admissions aux urgences, la chaleur peut entraîner une augmentation de la fréquentation hospitalière en période de canicule, voire des hospitalisations dans les cas les plus graves. Ce coût peut sembler marginal par rapport à d’autres postes : durant l’été 2022, par exemple, 19 personnes ont été hospitalisées dans le cadre du plan canicule. Néanmoins, comme l’a démontré la crise du Covid, une saturation des hôpitaux à des moments critiques, combinée à des maladies infectieuses (généralement plus rares en été, mais potentiellement plus fréquentes à l’avenir avec l’apparition de maladies exotiques[13]), pourrait engendrer des situations très complexes.

L’adaptation au réchauffement climatique génère des coûts directs et indirects qui nécessitent de repenser les infrastructures urbaines (par exemple : verdissement des espaces publics) et les bâtiments (par exemple : amélioration de l’efficacité énergétique). Le Luxembourg prépare son adaptation aux effets inévitables du changement climatique à travers un projet de stratégie présenté au public afin de recueillir des contributions avant sa soumission au Conseil de gouvernement. Ces enjeux soulignent l’importance de mieux mesurer, anticiper et intégrer les coûts économiques, sociaux et humains des vagues de chaleur. L’inaction et le manque d’anticipation risque de coûter, au-delà de l’aspect humain, quelques points de base précieux à la croissance.

[1] Il n’y a pas de définition claire sur le site météorologique luxembourgeois. Le site de Météo France définit une vague de chaleur comme « un épisode de températures nettement plus élevées que les normales pendant plusieurs jours (définition à l’échelle nationale) ». Source : Météo France.

[2] Malgré la climatisation des bureaux, la performance cognitive peut diminuer de 10% quand la température extérieure atteint 26°C, donc dans des bureaux non climatisés. Source : Wiley Online Library, « Cognitive performance was reduced by higher air temperature even when thermal comfort was maintained over the 24–28°C range”, 31 janvier 2022.

[3] Impact estimé au niveau mondial. Source : Allianz Research, « Global Boiling : Heatwave may have cost 0.6pp of GDP », 4 août 2023.

[4] Source : Question parlementaire n°1870 du 3 mars 2025.

[5] « La croissance des espèces végétales – cultivées ou non – est liée à la température suivant une courbe en cloche dont les caractéristiques découlent de l’origine géographique de chaque espèce. Ainsi, les plantes d’origine intertropicale – par exemple maïs, sorgho, ou tournesol – possèdent un optimum de croissance (le point haut de la courbe) correspondant à des températures plus élevées comparativement à des espèces d’origine plus septentrionale ou australe (par exemple blé, colza, ou prairie). ». Source : « Les vagues de chaleur dans un contexte de changement climatique », Observatoire national sur les effets du réchauffement climatique, 2023.

[6] Source : “Insurance and Risk Management Tools for Agriculture in the EU”, mai 2025

[7] L’impact pour le tram semble minime du fait du placement des rails et la vitesse d’exploitation. Source : question parlementaire n°6514 du 25 août 2022.

[8] La chaleur diminue le rendement des panneaux photovoltaïques. « En moyenne, au-delà de 25°C, une augmentation de 1°C entraîne une baisse de 0,45% de la production. Sous des températures ambiantes de 35°C, les cellules photovoltaïques peuvent atteindre 80°C en surface et perdre jusqu’à 30% de leur rendement. ». Source : Creos, « Le réchauffement climatique : des effets néfastes pour le solaire ? », le 15 avril 2020.

[9] Source : RTL.lu et Observatoire démographique européen. « En 2003, une canicule meurtrière frappait l’Europe », le 30 juin 2023.

[10] Source : Le Quotidien, « Le Luxembourg a bien résisté à la chaleur, aucun décès directement lié », le 5 septembre 2018.

[11] Source : L’actuariel, « Risques climatiques et mortalité : impact du risque canicule à l’horizon 2070 », 28 septembre 2023.

[12] Il existe une valeur statistique à la vue, estimée à 3,75 millions d’euros. Cette valeur fait appel à la notion d’évitement d’un décès qui ne correspond pas à la valeur morale d’une vie mais donne une approximation pour la mise en place de politique pouvant prévenir ce type de risque. Cette valeur se base sur le consentement à payer, pour diminuer la probabilité de décès d’une personne. Une étude de l’OCDE de 2012, qui devrait être mise à jour cette année encore, donnait une valeur de 3 millions de dollars US. En France un montant de 3 millions d’euros est utilisé depuis 2013, soit une valeur de 3,75 millions d’euros en tenant compte de l’inflation. Source : Commissariat général à la stratégie la stratégie la stratégie et à la prospective, « Éléments pour une révision de la valeur Éléments pour une révision de la valeur de la vie humaine », avril 2013.

[13] Le climat en Europe du Sud est désormais assez chaud pour permettre aux moustiques de propager des maladies qui étaient auparavant limitées aux zones tropicales. Les températures plus propices à leur reproduction permettent aux moustiques invasifs de s’implanter également au Luxembourg. Ces insectes peuvent transmettre des maladies infectieuses comme la dengue, le Chikungunya ou le Zika. Source : Ministère de l’Environnement, du Climat et de la Biodiversité, « Projet de Stratégie et plan d’action pour l’adaptation aux effets du changement climatique au Luxembourg (2025 – 2035) », 3 décembre 2024

Document de travail N°27 : Stimuler la productivité au Luxembourg : c’est possible (mais personne ne sait (vraiment) comment y arriver) !

© photo : Julien Mpia Massa

Stimuler la productivité au Luxembourg : c’est possible (mais personne ne sait (vraiment) comment y arriver) !

Selon le ministre de l’Économie, des PME, de l’Énergie et du Tourisme (Lex Delles) « le concept de « productivité » doit constituer l’élément-clé pour le développement économique à long terme du Luxembourg et la croissance de la productivité doit être considérée comme le vecteur principal du développement économique futur du pays ».

Mais qu’il s’agisse de la mesurer, d’expliquer son ralentissement tendanciel ou de parvenir à la redynamiser, tout est complexe et compliqué avec la productivité.

Évolution de la productivité apparente du travail au Luxembourg, par heure travaillée (2007 = 100)Sources : OCDE

Dès lors, plutôt que de livrer une liste de mesures – usuelles et conventionnelles  – destinées à doper la productivité de l’économie luxembourgeoise, le choix, certes moins ambitieux, retenu dans ce Document de travail est de proposer, sous la forme d’une stratégie sans regret, cinq principes qui devraient se trouver au centre de la fonction objectif de la politique économique du Grand-Duché et qui, éventuellement par sérendipité, pourraient contribuer à y générer des gains de productivité.

Cinq principes au service du renforcement de l’économie luxembourgeoise :

  • Principe N°1 : Choyer le mix productif
  • Principe N° 2 : Small is beautiful (maybe) / Age and size matter (for sure)
  • Principe N° 3 : La R&D est une affaire (grandement) industrielle
  • Principe N° 4 : En termes d’investissements publics, la qualité prime sur la quantité
  • Principe N°5 : Prêter attention aux transformations (du marché) du travail

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Document de travail N°27 : Stimuler la productivité au Luxembourg : c’est possible (mais personne ne sait (vraiment) comment y arriver) !