L’IGSS a publié cette semaine son nouveau bilan technique du régime général d’assurance pension, le précédent datant de 2016. Ce document est indiscutablement de bonne facture sur le plan technique, mais son scénario de base repose sur des hypothèses « européennes » en matière démographique plutôt inadaptées à la situation luxembourgeoise. En clair, ce scénario[1] postule une augmentation mesurée de la population résidente, qui passerait de 645 000 actuellement à 785 000 en 2070, alors que dans ses projections démographiques le STATEC table quant à lui sur au moins 1 million d’habitants en 2060[2]. La principale explication de ce gouffre abyssal, dans lequel s’évanouiraient plus de 200 000 résidents à l’horizon 2060, est la très nette décrue supposée de l’immigration nette dans le scénario « européen » repris par l’IGSS et ce dès 2020. Les flux migratoires sont notoirement très difficiles à anticiper, mais il importe de rappeler que depuis 1950 les projections démographiques luxembourgeoises ont systématiquement sous-estimé ce paramètre décisif[3].

Il est hasardeux de se prononcer sur l’équilibre à moyen terme du régime de pension sur la base de telles prémices. D’autant que le bilan technique n’intègre pas encore les données de 2021. Or Dieu sait si l’année 2020 fut singulière… Est-ce à dire qu’il n’y aurait pas péril en la demeure pour les pensions, une immigration nette plus élevée ou le rebond de l’activité en 2021 venant pallier les problèmes de financement ? Pas du tout, car les projections du bilan technique reposent aussi sur nombre d’hypothèses volontaristes, comme une productivité en hausse moyenne de 1,2% sur un horizon de temps très long alors qu’elle a stagné de 2000 à 2019, un rendement hors inflation de 2% de la réserve de compensation et une nette augmentation d’ici 2070 du nombre de frontaliers, leur proportion dans l’emploi total étant censée atteindre 58% en 2070.

Il est difficile de s’y retrouver dans ce « dédale des projections », avec la coexistence de facteurs affectant favorablement ou non l’équilibre financier des pensions. En 2017 déjà, IDEA a proposé de « court-circuiter » l’incertitude entachant les projections à long terme en se focalisant sur un concept plus micro-économique, à savoir le taux de rendement des cotisations en termes de pensions futures appréhendé à partir de cas-types[4]. Le résultat était que ce taux de rendement oscille autour de quelque 7% en termes nominaux, soit 5% en termes réels (sur la base d’une inflation de 2% l’an). Pour éviter une dérive des dépenses de pension par rapport aux possibilités de « création de richesse », une croissance du PIB en volume de l’ordre de 5% l’an serait par conséquent requise, avec à la clef un doublement tous les 14 ans du PIB grand-ducal. Ce qui suppose au passage que soient « transcendés » divers obstacles à la croissance (nécessaires contraintes environnementales, énergie, mobilité, logement, disponibilité de main-d’œuvre, etc.). Sans compter les possibles répercussions à moyen terme d’un contexte géopolitique passablement instable.

Ces constats établis en 2017 restent d’actualité. Le régime général n’a connu depuis lors aucune réforme d’envergure. Par ailleurs, le Luxembourg est toujours jusqu’à nouvel ordre sur une pente de croissance tendancielle de l’ordre de 3% comme à l’époque, un taux appréciable mais à l’évidence bien en retrait du seuil précité des 5%. L’IGSS met d’ailleurs en exergue le constat, largement congruent et ne dépendant que très marginalement des hypothèses démographiques, de l’apparition de déficits hors revenus du patrimoine dès 2027 – c’est-à-dire très bientôt.

Affirmer que le « mur des pensions » s’éloigne relève de la méthode Coué. Laissons plutôt le dernier mot au bilan technique, qui souligne « le besoin de surveiller de près l’évolution financière du régime général ». On ne peut mieux dire…


[1] Un scénario alternatif basé sur les projections démographiques du STATEC est certes présenté en fin de document.

[2] Voir https://statistiques.public.lu/dam-assets/catalogue-publications/bulletin-Statec/2017/bulletin-3-17.pdf.

[3] Voir à ce sujet le blog https://www.fondation-idea.lu/2021/08/30/aout-of-the-box-la-projection-demographique-un-exercice-difficile/.

[4] Voir https://www.fondation-idea.lu/wp-content/uploads/sites/2/2017/11/IDM_pension_19_auformat.pdf pour les détails. Voir aussi, pour nos propositions concrètes de réforme, https://www.fondation-idea.lu/wp-content/uploads/sites/2/2018/10/IDM_pension.pdf.

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