Cet article a été publié sur Merkur.lu
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Entre les conclusions de la Commission Intergouvernementale franco-luxembourgeoise de décembre 2025 jugées« décevantes » par certains, la baisse du nombre de salariés résidant en Belgique et en Allemagne (qui devrait nous préoccuper davantage), les interminables débats sur les moyens d’améliorer la situation en matière de mobilité, les contraintes croissantes pour les entreprises luxembourgeoises, les appels de certaines collectivités voisines à contribuer davantage au financement de leurs services publics, le phénomène frontalier fait partie des enjeux continuellement présents dans les débats socio-économiques du pays. Il devrait le rester encore un bon moment et mérite que l’on s’y attarde plus longuement pour penser les bonnes réponses politiques aux défis qu’il pose.
Le sujet des frontaliers reste difficile à aborder pour les décideurs publics. Il implique de mettre en œuvre des politiques de coopération transfrontalières où les intérêts entre les deux côtés des frontières ne sont pas toujours alignés et où un véritable magma de complexité politico-administrative doit être maîtrisé.
Pendant longtemps, il a été plus ou moins explicitement considéré que ce phénomène représentait un « équilibrage » opportun et réciproque entre une économie dynamique à fort besoin de ressources humaines (le Luxembourg) et des régions faisant face à de difficiles reconversions économiques et un chômage élevé. Toute politique de coopération permettant d’entretenir ce « gagnant-gagnant » consistait à viser une meilleure mobilité des actifs (équivalences de diplômes, monnaie unique, coopération entre les agences d’emploi, suppression des postes douaniers, investissements dans la mobilité, etc.). Cette vision a probablement trouvé une justification au tournant du dernier siècle, mais le rationnel qui la portait a vécu. L’attraction des ressources humaines des régions voisines a atteint un tel niveau (pour rappel, nous sommes passés d’un peu plus de 80.000 navetteurs à plus de 230.000 en 25 ans) que certains segments des économies locales limitrophes considèrent désormais ouvertement le marché du travail Luxembourgeois comme un concurrent affaiblissant leurs propres capacités de développement. Compte tenu du cycle démographique dans lequel se trouve actuellement la Grande Région, il est plus que probable qu’un projet ne reposant que sur l’amélioration de la mobilité des actifs ne soit plus une base suffisante pour créer du consensus dans les discussions avec nos voisins, même si le mot « codéveloppement » y est associé.
De ce côté de la frontière, malgré la baisse des créations d’emploi observée en 2024-2025, la dépendance aux travailleurs frontaliers est restée très forte. En 2025, ils représentaient près de 50 % de la variation nette de l’emploi total dans le pays, une évolution concentrée sur la France. Dans le même temps, le chômage luxembourgeois restait élevé (plus de 6%), et le taux d’emploi de la population en âge de travailler (en particulier les seniors) demeurait très bas en comparaison européenne.
Malgré le ralentissement tendanciel de la croissance et malgré des espoirs de gains de productivité liés à la digitalisation, nous faisons face à des tendances préoccupantes avec des besoins en renouvellement des postes des futurs retraités, des difficultés à produire du logement, des signaux mitigés sur l’attractivité du « site employeur » luxembourgeois (transports, télétravail). Ces éléments devraient nous inciter à penser une vision d’ensemble pour garantir, à terme, un bon fonctionnement du marché du travail transfrontalier, organe vital pour l’économie grand‑ducale.
Parmi les aspects les plus « évidents » de ce plan figure la garantie de l’attractivité pour les salariés des emplois dans le pays. Cela passera notamment par l’amélioration des conditions de vie (transport, télétravail, crèches, …).
Il devra également être envisagé de faire du « de-risking » en mobilisant davantage la ressource humaine nationale, mais aussi en s’assurant que les pays et régions limitrophes continuent de trouver un intérêt à ce que le phénomène frontalier garde son importance dans les années à venir. Ce dernier aspect, bien qu’essentiel, est encore complètement absent du débat. Il passe par un grand effort de compréhension mutuelle de ce que représente le fait frontalier pour tous les territoires : le Luxembourg et ses régions limitrophes.
Le débat sur le fait frontalier a en effet eu tendance ces dernières années à se focaliser sur les vulnérabilités qu’il implique pour chacune des parties prenantes, en passant parfois sous silence, selon le point de vue, les aubaines qu’il continue d’offrir au même titre que les problèmes qu’il peut poser pour les autres territoires. Cette polarisation des débats a probablement été exacerbée par un contexte de négociations sur la répartition du pouvoir d’imposition des frontaliers et les revendications en matière de (co)financement de projets et de prestations sociales. Pourtant, construire une vision à long terme partagée entre des partenaires qui sont dans une situation de dépendance réciproque nécessitera de dépasser ces diagnostics bien trop étriqués.
En faisant l’exercice de comparaison à une situation (purement hypothétique) dans laquelle il n’y aurait aucun travailleur frontalier dans le Grand Luxembourg[1], on se rend vite compte que le fait frontalier génère d’importantes aubaines pour le Luxembourg et pour ses régions limitrophes, mais qu’il implique également des vulnérabilités et des effets négatifs des deux côtés de la frontière, comme l’illustre le tableau ci-contre. Enfin, comme l’a montré une récente étude d’IDEA[2], cette intégration continue au sein du Grand Luxembourg a eu des effets très décevants en matière de convergence économique.
L’approfondissement des connaissances sur les effets du phénomène frontalier et une discussion ouverte constituent la première étape à la construction d’un nouveau plan « gagnant-gagnant », seule option viable à long terme pour la prospérité du Grand Luxembourg.
Principales opportunités et vulnérabilités liées à l’existence du phénomène frontalier pour les territoires

[1] Le « Grand Luxembourg » doit être compris ici comme le territoire transfrontalier incluant le Grand-Duché et les régions limitrophes dans lesquelles vivent les travailleurs frontaliers.
[2] Sarah Pinel, IDEA, Document travail N°33, L’intégration transfrontalière génère-t-elle de la convergence économique et sociale au sein du Grand Luxembourg ? Novembre 2025.






Cher Vincent Hein,
Merci, d’abord, d’avoir parlé du “fait frontalier”, un dossier qui m’occupe et me préoccupe depuis bientôt 40 ans.
1) Ad “conclusions de la CIG-FL jugées décevantes par certains”:
“Par certains”? Personne ne peut se satisfaire des résultats de cette réunion attendue de longue date et organisée en grande pompe. Une fois de plus, la CIG a excellé dans l’art qui consiste à éviter les sujets qui fâchent.
2) Ad “les appels de certaines collectivités voisines à contribuer davantage au financement de leurs services publics”:
Chaque collectivité lorraine proche de la frontière devrait s’engager en faveur d’une compensation financière de la part de l’État luxembourgeois. Celles qui ne le font pas le font pour des raisons bassement politiques. Et elles se trompent.
3) Ad “contribuer davantage”:
Pour le moment, il n’y a pas de contribution. Quant au fameux “codéveloppement”, je vais encore y revenir.
4) Ad “le phénomène frontalier fait partie des enjeux continuellement présents dans les débats socio-économiques du pays”:
Je ne sais pas dans quel pays vous vivez, mais au Luxembourg, le “phénomène frontalier” n’occupe pas le devant de la scène politique, sauf dans les discours du dimanche et lors des grands débats d’orientation à la Chambre des députés où, alors, chaque orateur déclare sa flamme à la Grande Région et à la coopération transfrontalière.
5) Ad “les intérêts entre les deux côtés de la frontière ne sont pas toujours alignés”:
Une élégante façon de décrire des clivages socio-économiques et budgétaires grandissants (la fameuse piste cyclable d’Esch-Belval représente trois fois le budget annuel d’une ville comme Villerupt), un manque chronique de solidarité et une situation d’injustice flagrante.
6) Ad “que ce phénomène représentait un “équilibrage” opportun et réciproque”:
Cela fait longtemps qu’il n’en est plus question. Les flux sont extrêmement déséquilibrés, il suffit de comparer les quantités de frontaliers entrants et sortants.
7) Ad “certains segments des économies locales limitrophes considèrent désormais ouvertement le marché du travail luxembourgeois comme un concurrent affaiblissant leurs propres capacités de développement”:
Le Luxembourg est en train de vider ses régions voisines d’une partie de leur substance économique: il n’y a pas que les travailleurs qui partent, mais également des “segments” du substratum économique.
8) Ad “un projet ne reposant que sur l’amélioration de la mobilité des actifs (n’est plus) une base suffisante pour créer du consensus dans les discussions avec nos voisins”:
Force est de constater que la question des transports ne règle pas tout et n’est pas la seule question qui se pose.
9) Ad “même si le mot “codéveloppement” y est associé”:
“Codéveloppement”, ce n’est qu’un mot, vous l’avez bien compris. Codéveloppement “à la luxembourgeoise” faudrait-il dire: les moyens financiers en provenance du Luxembourg sont généralement investis dans des projets qui font qu’il y a encore plus de frontaliers pouvant se déplacer encore plus simplement et encore plus rapidement en direction du Luxembourg.
10) Ad “en s’assurant que les pays et les régions limitrophes continuent de trouver un intérêt à ce que le phénomène frontalier garde son importance”:
L’approche la plus prometteuse – l’establishment luxembourgeois a du mal à le comprendre – serait celle qui consiste à appliquer le modèle franco-genevois: reverser une partie de la rémunération brute annuelle des frontaliers aux communes directement concernées par le fait frontalier afin d’apporter “plus de justice et plus de solidarité à nos frontières” (pour reprendre l’intitulé de notre Livre blanc présenté en 2025 à Talange).
11) Ad “ce dernier aspect, bien qu’essentiel, est encore complètement absent du débat”:
Jusqu’à ce jour, aucun parti politique, aucune association, aucune fondation, aucun syndicat ne souhaite se mouiller dans ce dossier. C’est la loi du silence.
12) Ad “les problèmes qu’il peut se poser pour les autres territoires”:
Merci, en effet, de ne pas oublier que chaque médaille a deux faces.
Salutations cordiales,
Claude Gengler
docteur en géographie/aménagement du territoire
conseiller de gouvernement honoraire
vice-président de l’association “Au-delà des frontières”
Merci pour votre commentaire, cher Monsieur Gengler.
Sans revenir sur l’ensemble des remarques, je me permets de préciser, concernant les points 9 et 11 que vous mentionnez, qu’IDEA s’est déjà largement penchée sur la question du codéveloppement, partant du point de départ, dès 2019 (source 1), que le terme était largement galvaudé dans le débat public. Nous l’avons ensuite porté dans nos recommandations électorales (2), y compris en invitant des experts d’organisations frontalières à apporter leur contribution au débat (3).
1- https://www.fondation-idea.lu/2019/11/12/document-de-travail-n13-le-codeveloppement-dans-laire-metropolitaine-transfrontaliere-du-luxembourg-vers-un-modele-plus-soutenable/
2- https://www.fondation-idea.lu/2023/04/27/recueil-didea-grands-defis-propositions-en-vue-des-elections-legislatives-2023/
3- https://www.fondation-idea.lu/2023/09/07/recueil-didea-face-aux-grands-defis/
J’ai par ailleurs eu l’occasion de développer largement ce concept dans l’analyse et les recommandations de l’Avis du CES du 29 juin 2022 dont je fut rapporteur. Cet avis, dont la commission de travail était présidée par Michel Wurth et Jean-Claude Reding, a été adopté à l’unanimité.
– https://ces.public.lu/dam-assets/fr/avis/themes-europeens/gr-developpement-coherent.pdf
Concernant le point 7, le constat que vous formulez n’est pas aussi évident que cela à démontrer scientifiquement (c’est à dire en effectuant des analyses permettant de distinguer ce qui s’explique par la proximité au Luxembourg). IDEA a tenté une première approche, certes encore incomplète, dans un récent document de travail :
– https://www.fondation-idea.lu/2025/11/26/document-de-travail-n33-lintegration-transfrontaliere-genere-t-elle-de-la-con-vergence-economique-et-sociale-au-sein-du-grand-luxembourg/
Au plaisir de débattre avec vous de ces contributions,
Vincent Hein