Cela fait cent ans que le Luxembourg forme des ingénieurs, un métier au cœur de l’essor économique et des transformations industrielles et technologiques, indispensable à l’accompagnement du développement des infrastructures du pays, très présent dans un large spectre d’activités et à un moment où la frontière entre industrie et services tend peu à peu à s’effacer. La fondation IDEA asbl profite des célébrations de ce centenaire pour mettre en perspective, autour de deux blogs dont voici le second volet, les enjeux auxquels sont confrontés les ingénieurs mais aussi le pays, en ce début de 21ème siècle annoncé comme riche en transformations…

Vagues (voire tsunamis), révolutions, disruptions et changements de paradigmes en tous genres sont annoncés pour le 21ème siècle. S’il peut parfois sembler difficile de démêler l’imminent du probable, l’évolution incrémentale de la révolution copernicienne dans cette masse de futurologies, il est néanmoins intéressant de faire le point sur les principales tendances qui sont régulièrement mises en avant dans le but de tracer quelques traits de ce que pourrait être le rôle de l’ingénieur dans les décennies à venir, tout au moins pour essayer de comprendre le contexte dans lequel il devrait évoluer.

Si ces « révolutions » sont omniprésentes dans nos discussions, c’est sans doute parce qu’elles se matérialisent par une concomitance entre l’émergence de nouvelles technologies, d’une part, et de nouveaux modèles économiques et organisationnels, d’autre part. Le tout entraîne de nouvelles évolutions dans les attentes qu’expriment les entreprises et la société vis-à-vis des ingénieurs.

Enfin, il est important de signaler que le métier d’ingénieur, par définition au cœur de la conduite du changement par l’innovation, évolue déjà de manière continue. Ses problématiques s’internationalisent, concernent un champ disciplinaire toujours plus large, intègrent les nouvelles méthodes de management, bref, il n’y a pas une frontière ténue entre d’un côté un présent dont la date de péremption approcherait à grands pas et de l’autre un futur dans lequel les caractéristiques des métiers de l’ingénieur seraient remises en cause dans leur ensemble.

Des virages technologiques…

Les entreprises luxembourgeoises, de par leurs spécialisations, ont en effet besoin de compétences pour appréhender dans les meilleures conditions possibles un certain nombre de technologies émergentes. Il semble intéressant de relever quelques-unes de ces technologies qui pourraient être – à l’instant où cette contribution est rédigée – au cœur des problématiques quotidiennes des ingénieurs, à court et long terme.

On peut penser, dans un premier temps, qu’il est nécessaire d’évaluer comment tout ce qui relève de la connexion des objets, permise notamment par les capteurs intégrés, va concerner l’économie luxembourgeoise. De la montre connectée, à la sécurité active et passive des véhicules en passant par les applications domotiques, tous nos faits et gestes sont progressivement captés, enregistrés, analysés. Des opportunités existent au Luxembourg, par exemple dans les équipements automobiles, les matériaux, le secteur de la construction, la logistique, les transports de personnes. Du côté des applications, la distribution, le stockage, la sécurisation (technique et juridique) et l’exploitation des données jouent également un rôle clé (secteur des télécommunications, espace, datacenters sont sur la ligne de front pour ces problématiques).

La fabrication additive (« impression 3D ») pourrait quant à elle changer la donne dans de nombreux secteurs de l’industrie manufacturière. Passer de l’usinage par retrait de matière à la fabrication par ajout de matière est un challenge pour les ingénieurs industriels d’aujourd’hui et de demain au même titre que l’automatisation croissante des techniques de production. En outre, les matériaux, une compétence héritée de son histoire industrielle, font partie des priorités économiques et scientifiques pour le Luxembourg. La tendance à la recherche de matériaux intelligents, c’est-à-dire sensibles, capables de s’adapter à une situation donnée et d’évoluer dans leurs propriétés physiques, les matériaux avancés (nuances d’alliages, composites, matières biosourcées, etc.), sont des opportunités bien identifiées pour le pays.

Le domaine des transports, qu’il s’agisse du transport des personnes ou des activités liées à la logistique (autre secteur économique prioritaire pour le Luxembourg), n’échappe pas aux défis technologiques fortement consommateurs de matière grise et d’innovation. On peut penser par exemple à l’électromobilité, à la route intelligente, à l’optimisation de la gestion des flux, aux véhicules sans conducteurs, aux applications multiples des drones, …

Enfin, précisons que la liste est en réalité beaucoup plus longue. On pourrait effectivement ajouter à ce rapide aperçu les technologies médicales (auto-diagnostic, suivi), l’analyse prédictive des données, le calcul haute performance, les applications de la réalité augmentée, la production ou le stockage de l’énergie, sans oublier les matériaux extra-terrestres, l’intelligence artificielle (ou encore toutes les technologies auxquelles on ne pense pas encore !). Tous ces changements, quels que soient leurs degrés de maturité technologique (dans certains domaines comme la production d’énergie photovoltaïque, les prix des technologies sont déjà en chute libre), ne peuvent être dissociés de la stratégie de développement des niches à forte valeur ajoutée du Luxembourg et font l’objet d’une concurrence très intense au niveau mondial. Engineers welcome !

…des contraintes nouvelles…

En parallèle des technologies novatrices qui se profilent, une autre manière d’appréhender les défis et opportunités des formations d’ingénieurs au Luxembourg réside dans la nécessité d’intégrer des contraintes émergentes et qui pourraient à terme conditionner notre modèle de développement. Les ingénieurs sont, là aussi, en première ligne pour la recherche de solutions face à ces nouvelles exigences.

La transition énergétique en est une. Comment « décarboner » nos économies, à savoir : nos modes de production, de consommation, de déplacement, de logement ? Outre le développement des énergies renouvelables, l’exploitation des gisements d’économies d’énergie pose des défis technologiques auxquels les ingénieurs peuvent contribuer. La réduction de l’intensité énergétique des processus productifs ouvre des potentiels de développement non-négligeables pour le pays qui compte 16 installations industrielles et 6 installations énergétiques soumises au marché européen des quotas d’émission de gaz à effets de serre. Le travail autour de l’aménagement du territoire ne doit pas non plus être sous-estimé dans ce défi (infrastructures, mobilité, urbanisme, bâtiment, etc.).

Réduire la pression sur les matières premières non-renouvelables nécessite, entre autres, de chercher à créer de la valeur ajoutée en appliquant progressivement les principes de l’économie circulaire. Cette dernière implique le passage d’un modèle linéaire (extraire – utiliser – détruire) à une chaine de valeur circulaire plus complexe qui tente de réutiliser l’ensemble des « outputs » du système en nouveaux « inputs ». La modélisation des flux physiques à toutes les étapes du cycle de vie des produits (« écoconception ») est un chantier pour les ingénieurs dans ce schéma d’économie circulaire, pour lequel d’ailleurs le Luxembourg est mobilisé.

D’une manière plus générale enfin, l’ingénieur, en tant que « pilote d’innovation », se trouvera vraisemblablement toujours plus impliqué dans les débats sur les impacts économiques, éthiques, environnementaux que peuvent avoir les innovations technologiques en développement. La gestion du principe de précaution est l’un des aspects de la vision systémique que doivent avoir les personnes impliquées dans les processus d’innovation.

…et des nouveaux modèles économiques qui ont aussi un impact sur les compétences recherchées

La poursuite de la globalisation des chaines de valeurs, l’émergence de l’économie de la fonctionnalité, collaborative, l’ouverture des processus d’innovation (« open innovation »), l’accélération du cycle de vie des produits, l’économie circulaire, tous ces phénomènes auront (ou ont déjà) un impact sur le métier de l’ingénieur. Aussi, les priorités en termes de compétences recherchées évoluent continuellement.

D’après le World Economic Forum, les quatre qualités les plus recherchées concerneront la capacité à résoudre des problèmes complexes, la pensée critique, la créativité et la gestion des personnes (voir schéma ci-dessous). En outre, la capacité des « machines » à résoudre des problèmes dans un nombre croissant de domaines conduira l’humain à se différencier dans des aspects plus difficiles à modéliser comme l’empathie, ou la créativité.

Il est également souvent fait référence aux aspects liés au management et aux problématiques d’interculturalité comme essentiels pour les ingénieurs. Selon Jörg Eschenauer[1], la confrontation des étudiants en ingénierie aux enjeux interculturels leur permet de développer « la capacité à s’intégrer dans une organisation, à l’animer et à la faire évoluer, l’aptitude à travailler en contexte international, à mettre en œuvre les principes du développement durable et à prendre en compte et à faire respecter des valeurs sociétales ». Enfin, l’imbrication croissante entre les défis économiques et technologiques offrira aux ingénieurs ayant des connaissances en économie un « avantage compétitif » certain…

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Source : rapport Future of Jobs, World Economic Forum


[1] Voir : Eschenauer Jörg, « Global engineering » L’ingénieur du 21ème siècle, dans De l’université à l’entreprise : les métiers de l’interculturel (sous la direction de Sylvaine Hughes, Danielle Leeman et Bruno Lefebvre), Editions Lambert-Lucas, Limoges 2013, pages 229-237

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