Toutes les révolutions industrielles ont un point commun, l’innovation. Elle entraîne une transformation profonde des modes de production des entreprises et touche également à tous les aspects de la vie quotidienne. Aujourd’hui, le Luxembourg se trouve au cœur d’une nouvelle révolution. Une qui est définie par le couplage des technologies d’information et de communication et des énergies renouvelables, dont leur essor devrait continuer à influencer notre environnement socio-économique.

De la théorie des cycles…

            L’intensité des activités économiques peut connaître des variations irrégulières. De manière plus ou moins fréquente, on peut observer des phases d’expansion voire de ralentissement de l’activité économique. Un va-et-vient qui a incité par le passé un bon nombre d’économistes à s’intéresser à la question des forces faisant fluctuer l’économie d’une telle manière. Les théories portant sur les cycles économiques les plus répandues émanent de Kitchin, Juglar ou encore Kondratiev, qui se différencient notamment selon leur durée. Le cycle dit « Kitchin », provoqué principalement par des variations de stocks, couvre habituellement des cycles mineurs de 3 à 4 ans, tandis que le cycle dit « Juglar » couvre une période d’environ de 10 ans, suscité principalement par des oscillations des investissements en capital fixe. La thèse de Kondratiev s’oriente plus loin dans l’avenir. Elle couvre en général une période de 50 ans et consiste à remplacer et augmenter, périodiquement, « des fonds de capitaux de base, les grandes infrastructures, dont la production demande un long processus et des investissements exceptionnels »[1]. Le remplacement des grandes infrastructures permet de revitaliser l’activité économique, mais une fois celles–ci renouvelées, l’économie tend à ralentir de nouveau.

… à la « création destructrice »…

            C’est Schumpeter qui a fait remarquer que les longs cycles proposés par Kondratiev vont en fait de pair avec les grandes vagues d’innovation des deux derniers siècles. Ses fondements théoriques mettent désormais le progrès technique au centre du cycle long. Selon lui, c’est l’innovation qui induit un « changement historique et irréversible dans la manière de faire les choses [2]», permettant ainsi aux acteurs économiques d’adapter de nouvelles techniques de production et d’écarter les structures vieillissantes. Ce changement s’applique non seulement à l’économie, mais touche également à tous les aspects de la vie quotidienne. Des modes de production et de consommation en métamorphose, accompagnés par des pratiques d’échange et de communication en mutation forgent de nouvelles habitudes souvent difficilement réversibles. Parallèlement, il ne faut pas négliger l’impact sociétal d’une telle rupture. Souvent, une réaffectation de la main-d’œuvre s’ensuit et si elle est inadéquatement gérée, elle pourra se manifester par une inadéquation croissante entre l’offre et la demande sur le marché du travail.

… et vers une 3ème révolution industrielle ?

            De nos jours, on peut observer une tendance similaire. Selon Jeremy Rifkin, un acteur pratiquement « incontournable » de la prospective mondiale, nos économies (développées) se trouvent devant un croisement décisif et elles devraient s’apprêter à entamer la transition vers un nouveau modèle économique, caractérisé, pour utiliser ses mots, par une économie plus créative, plus efficace en ressources, plus responsable et plus collaborative. Il dénomme cette transition la « troisième révolution industrielle » qui, à l’instar des « révolutions industrielles » précédentes, devrait offrir l’opportunité de changer le cadre socio-économique dans son ensemble. Car chaque révolution s’est basée sur un jeu de conditions-clefs aptes à transformer de manière significative l’environnement socio-économique.

La première révolution industrielle, à partir de la fin du 18ème siècle, s’était appuyée sur l’exploitation du charbon en tant que source d’énergie, sur la technique d’impression assurant une large diffusion du savoir requis par l’industrialisation ainsi que le développement de la machine à vapeur (chemins de fer et voies fluviales) pour permettre une gestion plus efficace des flux de biens. De même, pour la deuxième révolution industrielle, initiée à la fin du 19ème siècle, dont les facteurs déclencheurs s’articulaient autour de l’exploitation du pétrole et l’énergie électrique, on mentionnera aussi les transports individuels motorisés ainsi que le développement des technologies de communication centralisées telles que la radio, la télévision et le téléphone.

A chaque fois, l’interaction de trois éléments – à savoir une source d’énergie, un moyen de communication et un mécanisme de transport – étaient à la source pour déclencher une révolution industrielle. La troisième révolution industrielle de Rifkin se définit par le couplage des technologies d’information et de communication (TIC), les énergies renouvelables ainsi qu’un système de transport et logistique durable. Les anciennes « recettes » héritées du dernier siècle, qui reposent largement sur les énergies fossiles ainsi que les défis liés au changement climatique, ont poussé l’auteur à identifier 5 piliers qui doivent être mis en œuvre simultanément pour décarboniser davantage notre environnement, à savoir:

  • La diffusion des énergies renouvelables ;
  • La transformation de chaque bâtiment en une sorte mini-centrale de production d’énergie ;
  • Le déploiement des technologies de stockage d’énergie ;
  • L’utilisation des réseaux d’internet pour transformer le réseau électrique en système intelligent de distribution ;
  • La transformation de la flotte de transport en direction de véhicules fonctionnant selon les principes de partage et de la durabilité.

En outre, au-delà du changement énergétique, nos sociétés devraient adapter une autre façon de travailler et mettre en place un système de gouvernance privilégiant un pouvoir latéral et collaboratif.

Une idée séduisante pour le Luxembourg…

            Il est vrai qu’on peut difficilement nier le sentiment que la civilisation se trouve à un tournant et le Luxembourg, en tant que petite économie ouverte, se trouve au centre. L’idée de la troisième révolution est certes une idée séduisante pour le Luxembourg, offrant des opportunités dans toutes les dimensions. Un pilier phare sera certainement la diffusion des technologies d’information et de communication qui jouent d’ores et déjà un rôle clef dans le développement et la diversification économiques du pays. Le secteur des TIC compte parmi les secteurs les plus dynamiques en matière de création de richesse et d’emploi per se et est par ailleurs devenu un acteur incontournable pour la plupart des autres branches économiques. Ce succès repose notamment sur un bon nombre d’atouts que le Luxembourg a su valoriser habilement dans le passé.

Pourtant, des défis structurels restent à surmonter notamment en matière de besoin de main-d’œuvre qualifiée. Ceci semble être une des priorités les plus pressantes, notamment, si on s’attend dans le futur à voir le secteur continuer sa progression économique au rythme actuel. Considérant la taille du pays et sachant que le pays est pour l’essentiel soumis à des évolutions technologiques provenant de l’extérieur (« exogènes »), l’apport du savoir-faire étranger restera primordial pour assurer un développement propice du secteur. Parallèlement, des « sauts  quantiques » restent à faire au niveau de la formation digitale au Luxembourg, afin de développer en parallèle notre potentiel de croissance endogène. Que ce soit au niveau de la formation initiale, continue voire universitaire, la marge d’amélioration demeure importante. Les « coding schools »[3] qui font fureur aux Etats-Unis depuis des années, semblent une idée intéressante pour flexibiliser davantage le système de formation et d’offrir des cours professionnels à caractère transsectoriel afin de pouvoir disposer d’un « pool » de main d’œuvre apte à absorber les avancées en matière de la digitalisation.

En ce qui concerne la question de la source d’énergie du 21ème siècle, le progrès semble être moins évident. Tandis que les TIC ont pu se développer de manière foudroyante, le développement des énergies renouvelables reste (relativement) – d’au moins quantitativement – à la traîne. Le degré de pénétration des énergies renouvelables est relativement faible au Luxembourg, la part de ces énergies s’élevant à 3,6%[4] en 2013. Afin de faire des progrès dans cette matière, le gouvernement a mis en place un cadre réglementaire créant des incitatifs plus intéressants pour la plupart des renouvelables, afin d’accélérer leur déploiement.

La toute dernière avancée sur le plan réglementaire prévoit désormais une rémunération sous forme de tarifs d’injection pour les installations photovoltaïques collectives dont la puissance se situe entre 30 kW et 200 kW. Le bénéficiaire de cette aide doit être constitué sous forme d’une société coopérative composée exclusivement de personnes physiques, au nombre de 10 au moins. Les autorités publiques sont donc bien animées par la volonté de s’orienter vers le concept des bâtiments agissant comme des « mini-centrales électriques ». Mais son succès dépend bien entendu de la progression technologique, notamment dans le domaine de la conversation de l’excès électrique produit par les ressources renouvelables. En outre, il ne faut pas perdre de vue les innovations affectant les sources d’énergie traditionnelles, tels que le gaz et le pétrole. Notamment les avancées dans l’exploitation du gaz de schiste, qui devrait poursuivre son déploiement, pourrait s’imposer comme une source viable et attrayante pour autant qu’on résolve les préoccupations environnementales. De même pour l’énergie nucléaire, qui semble avoir pris un coup après la catastrophe de Fukushima, reste toutefois un pilier important dans la politique énergétique de certains pays. La transition vers des énergies renouvelables pourra donc s’annoncer longue.

Financer la 3ème révolution

            La troisième révolution industrielle  selon les prémisses de Rifkin est considérée comme la solution aux défis du 21ème siècle. Pourtant elle semble revêtir un très important pilier purement technologique, basé sur les avancées de l’internet, les énergies renouvelables, le transport électrique… Un pilier ayant trait aux questions proprement financières fait défaut et devrait figurer dans son analyse. Financer un changement d’une telle envergure à long terme comporte certainement des opportunités mais également des risques non négligeables pour les investisseurs, notamment dans un environnement tel qu’en Europe, qui est confrontée à un important recul d’investissement dans le sillage de la crise financière et économiques. Ceci a poussé par ailleurs l’Union européenne à introduire le Fonds européen d’investissements stratégiques, visant à assurer la catalyse de l’investissement dans des projets innovateurs. D’autres alternatives reflétant la tendance de la participation financière « collaborative » ont vu le jour grâce aux avancées des TIC. Le plus célèbre est probablement le concept du « Crowdfunding » dont le caractère innovant du projet proposé est souvent l’une des clefs permettant d’attirer des fonds. En Europe le recours au « Crowdfunding » reste encore un phénomène plutôt marginal, mais il affiche, d’année en année, des taux de croissance fulgurants[5]. Actuellement, les projets les plus populaires demeurent principalement des gadgets, des jeux vidéos ou encore des films, donc pas forcément des projets permettant à soutenir la troisième révolution, mais les projets ayant des traits sociaux et environnementaux gagnent de plus en plus en popularité.

            Pour conclure : La troisième révolution industrielle va-t-elle prendre le relais de notre modèle socio-économique actuel ? Il est certes évident que les grandes évolutions se feront sur la scène internationale, et le Luxembourg s’adaptera au fur et mesure. Il doit être précurseur dans cette transformation. Au Luxembourg, les TIC semblent se propager à une vitesse frappante avec une orientation accrue vers l’ « Internet of things », qui revêt un caractère universel pour désigner des objets connectés aux usages variés reliés à des serveurs centralisés capables de communiquer entre eux dans des domaines aussi divers que la santé, l’administration ou encore l’éducation. En parallèle, le degré de pénétration des énergies renouvelables, source d’énergie du 21ème siècle, dispose encore des marges de progression. Dépendant des avancées technologiques, les renouvelables n’ont pas encore atteint le degré de maturité à l’instar du charbon et du pétrole dans leurs époques « révolutionnaires » respectives. Pourtant, les énergies renouvelables ainsi que la transformation des bâtiments en mini-centres énergétiques apparaissent comme une démarche nécessaire pour assurer l’indépendance énergétique. Les défis environnementaux et les risques écologiques sont clairement identifiés et les sources alternatives sont souvent limitées par leur nature. Mais vu la taille exigüe du pays ainsi que sa capacité limitée de produire des renouvelables, le Luxembourg ne sera pas en mesure d’assurer sa propre fourniture verte tout seul. Ainsi, il semble primordial pour le Grand-Duché de nouer des coopérations au niveau régional pour aborder l’avenir énergétique. Il est donc fort probable que le couplage de l’informatique et de la conception énergétique devrait à long terme entraîner une transformation profonde de nos sociétés. Dans ce contexte il faut veiller à ne pas seulement mettre l’accent sur les vecteurs techniques, mais également sur les changements de comportements nécessaires.


[1] Kondratiev N.D., Les grands cycles de la conjoncture, Economica, Paris, 1993.

[2] Schumpeter J., Théorie de l’évolution économique, Dalloz, Paris, 1983.

[3] Coding Schools: Des écoles de programmation permettant aux élèves de tout horizon d’acquérir des bases dans les différentes langues de programmation en quelques mois.

[4] Eurostat. Ressource Efficiency Scoreboard.

[5] Taux de croissance de 144% sur la période de 2013-2014. Source: Moving Mainstream. The European Alternative Finance Benchmarking Report. http://ec.europa.eu/finance/general-policy/docs/crowdfunding/150304-presentations-ecsf_en.pdf

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