Le buzz autour des « technologies » atteint des sommets. Entre plateformes de désintermédiation de pair à pair – d’aucuns parlent de « l’économie sur demande » – les réseaux sociaux, l’ubiquité d’Internet et de la connexion, des applications des nouvelles technologies dans le domaine médical, un stockage de données dont le coût tend vers zéro, le « big data » et l’« Internet des choses », les réseaux et les objets connectés, l’intelligence artificielle, les voitures sans chauffeurs, les imprimantes 3D qui seront peut être capables « de tout imprimer », du tissu biologique à la maison, les monnaies cryptographiques et le Blockchain… c’est à en avoir le vertige.

S’il est sans doute faux de prétendre que le « progrès technologique » est une invention de la société postindustrielle, ce qui semble différent – cette fois-ci – c’est la concomitance et la rapidité des changements, des annonces de nouvelles inventions, de nouveaux « breakthrough ». Et pour cause, aussi longtemps que vaudra la loi de Moore – qui suppose que la capacité de traitement informatique double approximativement une fois tous les deux ans – il est « normal » que les avancées basées sur la capacité de traitement et de calcul prennent une allure exponentielle. Une voiture qui roule à 5 km/h parcourt 83 mètres par minute. Un doublement à 10 km/h la fait parcourir 167m. A 20 km/h, la voiture parcourt déjà 333m. A 40 km/h, on arrive à 667m, 1.333m à 80 km/h, et 2.663m à 160 km/h. Un nouveau doublement n’est déjà possible qu’en Formule 1. Cette analogie montre que le doublement de la vitesse issue de la dernière itération – en passant de 80 à 160 km/h – plus 1.333m – dépasse de 7% le cumul des quatre itérations précédentes. La dernière itération… dépasse le cumul de toutes les itérations précédentes. A méditer… Et si la loi de Moore progresse à la même vitesse, un processeur central aura atteint la même capacité que le cerveau humain en 2025[1]. Cela dit, le premier « super-ordinateur » de la planète, le Cray II, avait en 1985 des capacités de calcul comparables à l’Iphone 4, lancé en 2010[2]. Et aujourd’hui, une Apple Watch dépasse de deux fois les capacités d’un Iphone 4.

Ainsi, des tâches faites par ordinateur encore inconcevables il y a 5 ou 10 ans deviennent possible. Et les coûts associés suivent souvent le même rythme. Ainsi, le coût du décodage du génome humain est passé de 95 millions $ en 2001 à … 1.245 $ en 2015 ; – 99,99%[3]. Un ordinateur du nom de Watson a battu le meilleur joueur mondial de Jeopardy – ce qui n’est pas une mince affaire au vu des jeux de mots et analogies ambigus utilisés dans ce jeu – et aujourd’hui Watson peut être intégré dans des applications pour smartphones ou des sites Internet par M. et Mme tout le monde[4], tout comme il diagnostique les cancers du poumon avec un degré de certitude de 90%, contre 50% pour un médecin « humain »[5]. Des prévisions météos, des reportages sportifs et des articles sur les marchés financiers sont déjà rédigés sans la moindre intervention humaine[6]. Les langues constituent de moins en moins une barrière, tant la performance des traductions simultanées progresse. On pourrait multiplier les exemples.

Où tout cela nous mènera-t-il ? Réponse facile et honnête : nous ne savons pas. Or, il y a une probabilité réelle, par analogie aux précédentes « révolutions industrielles » que des pans entiers, cette fois-ci, de l’industrie de services seront automatisés, robotisés, et/ou désintermédiés d’une façon ou d’une autre. Mais tandis que lors des précédentes mutations, ce sont avant tout des tâches répétitives et routinières qui ont été automatisées, il y a de fortes chances que le curseur se déplace, des tâches simplement routinières aux tâches plus ou moins prévisibles qui pourraient ne plus nécessiter quelques concours humains.

Après la migration de l’agriculture vers l’industrie, de l’industrie vers les services, quelle migration ? Vers un quatrième secteur ? Vers la (e-)santé, les services à la personne, les arts, la culture, le « non-marchand » au sens large, le « prosumer » qui, au lieu de s’adonner à un travail, se dote d’un « portefeuille » d’activités et qui devient de la sorte un « mini-serial-entrepreneur » ? Et si oui, quid du modèle de fonctionnement de notre société, largement basé (et financé) sur sur la relation relation de travail « patron » / « salarié ». S’il est sans doute vrai que ce modèle traditionnel ne va pas disparaitre, il est néanmoins probable qu’à l’avenir, ce modèle coexiste avec un nouveau modèle « moins marchand », plus « individualiste ». Le capitalisme qui devient un élément constitutif d’un système à plusieurs niveaux ? En tout cas, des strates du « bon vieux capitalisme » semblent en route vers leur propre extinction, telle la logique des plateformes Internet tend à opérer dans une logique du « winner takes it all ». Deux exemples : le top 10 des « pures » sites Internet (tous américains ou chinois, by the way) totalise une capitalisation boursière de 1.640 mia $ et occupe… 528.000 personnes[7], ce qui équivaut au PIB espagnol, sachant que l’emploi total y atteint 17 millions d’unités. Aux Etats-Unis, 10 sites Internet totalisent 67% de l’ensemble du trafic[8], sachant qu’il existe un milliard de pages[9].

Ce sont là des questionnements et tendances lourdes très significatifs qui méritent un débat public le plus large possible. A défaut, la vague technologique inondera les modèles traditionnels… sans que nous ayons pris le soin d’ériger des digues de protection et, surtout, sans avoir préparé le terrain et pro-activement construit les fondements d’un monde post 2.0.


[1] Schwab K., Janvier 2016, « The Fourth Industrial Revolution », p 150.

[2] http://pages.experts-exchange.com/processing-power/compared.

[3] https://www.genome.gov/27541954/dna-sequencing-costs/.

[4] http://www.ibm.com/smarterplanet/us/en/ibmwatson/ecosystem.html.

[5] Schwab K., Janvier 2016, « The Fourth Industrial Revolution », p 152.

[6] http://www.wired.com/2015/10/this-news-writing-bot-is-now-free-for-everyone/.

[7] https://en.wikipedia.org/wiki/List_of_largest_Internet_companies.

[8] http://directorblue.blogspot.lu/2014/02/chart-top-10-sites-consuming-most.html.

[9] http://www.internetlivestats.com/total-number-of-websites/.

Note : ce document a été rédigé sur ordinateur, mais pas par ordinateur.

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