Le 6 janvier 2021, des supporters de Donald Trump, chauffés à bloc par le Président himself, ont envahi le capitole et interrompu la séance durant laquelle le Congrès devait confirmer que le Sénateur Biden deviendrait à partir du 20 janvier le 46ème Président des Etats-Unis. Cette intrusion a été immédiatement et unanimement dénoncée par des chefs d’Etat du monde entier, voire par Donald Trump lui-même qui a exhorté ses supporters à rentrer chez eux, quoiqu’en prenant le soin de répéter au passage qu’il avait gagné les élections.

Faisant suite à une pétition en interne signée par plusieurs centaines de salariés, twitter a décidé le 8 janvier « après un examen approfondi des tweets récents[1] du compte @realdonaldtrump et du contexte dans lequel ils ont été émis, en particulier de la façon dont ils sont reçus et interprétés sur twitter et en dehors » de suspendre de façon permanente le compte en question « en raison du risque de nouvelle incitation à la violence ».

Twitter est une entreprise privée et non pas un service public. Tout le monde n’a donc pas « droit à twitter ». En béotien amateur de parallèle, je me dis que twitter qui « bannit » Donald Trump se comporte comme un restaurant qui « expulserait » un client éméché qui vocifère de trop.

Mais quand même.

Qu’une entreprise privée qui compte environ 4.600 salariés dans le monde ait le droit de bannir Donald Trump (en le justifiant en à peine 600 mots) est une chose, qu’il ait le « le privilège exorbitant » de pouvoir le faire en est une autre. Donald Trump n’est quand même pas une personne lambda, c’est le Président – certes en fin de mandat – des Etats-Unis et il était « suivi » par environ 80 millions de personnes sur son compte twitter.

N’est-il pas surprenant, et un peu regrettable, que des chefs d’Etat, notamment européens, n’aient pas condamné ce bannissement pour le moins problématique et rappelé que le pouvoir de s’exprimer, notamment pour des dirigeants de pays démocratiques avec des systèmes judiciaires fonctionnels, ne pouvait être laissé à la décision discrétionnaire des dirigeants des réseaux sociaux ?

Que twitter ait pu en seulement deux jours « déguerpir » le Président des Etats-Unis pour des tweets « reçus par un certain nombre de ses partisans comme une confirmation supplémentaire que l’élection était truquée » et parce qu’il considère qu’ « utiliser le mot Patriote américain dans un contexte d’invasion du capitole peut être interprété comme un soutien à ceux qui commettent des actes de violence au capitole » a de quoi inquiéter. Cette décision n’implique-t-elle pas que twitter a le droit et le pouvoir de « réduire au silence » sur son réseau (par exemple) certains économistes qui avaient eu tort en « affirmant » lors de la crise de la zone euro que l’austérité serait expansionniste, une « croyance » fausse qui s’est révélée être un passeport pour la ruine[2] avec des coûts socio-économiques immenses, s’il considère qu’ils sont actuellement dans les starting block prêts à persévérer dans l’être et à resservir le même discours ?

Mais au-delà de la question de la liberté d’expression à l’ère numérique qui suppose probablement que les législateurs devront éventuellement « déléguer » de plus en plus de responsabilités (dont certaines restent encore à établir) aux plateformes, le « cas Trump-Twitter » expose un problème bien plus urgent, celui du degré sous-optimal de concurrence dans l’économie numérique.

Imaginons (cas très fictif et hypothétique) qu’un restaurateur mécontent qui estime que le secteur HORECA a été maltraité par le gouvernement luxembourgeois refuse de servir le Premier Ministre Xavier Bettel une fois que les restos seront de nouveau accessibles[3], Mr Bettel pourra sans grande difficulté se tourner vers un autre resto.

La dynamique du tout au gagnant propre à l’économie numérique fait que la donne y est différente. La concentration y est la règle, et la domination sino-américaine y est absolue. Ainsi, un homme d’Etat européen qui serait banni des réseaux sociaux américains parce qu’il y aurait proféré à répétition des « mensonges » pro-brexit n’aurait pour toute alternative que de se tourner vers les géants du numérique chinois (Weibo, Youku, Tiktok).

A l’heure où l’UE évoque l’autonomie stratégique parce qu’elle se trouve trop dépendante des Etats-Unis pour sa défense (OTAN) et de la Chine pour son approvisionnement en terres rares et produits de santé essentiels (masques, défibrillateurs, principes actifs médicamenteux), une « stratégie de saute-mouton » européenne afin de créer des champions du numérique européens, quoique chimérique, serait sans doute bienvenue.


[1] The 75,000,000 great American Patriots who voted for me, AMERICA FIRST, and MAKE AMERICA GREAT AGAIN, will have a GIANT VOICE long into the future. They will not be disrespected or treated unfairly in any way, shape or form!!! et To all of those who have asked, I will not be going to the Inauguration on January 20th.

[2] Voir : Financial Times (2021), OECD warns governments to rethink constraints on public spending.

[3] J’imagine sans être juriste qu’il aurait le droit de ce faire après tout c’est son entreprise privée.

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