Depuis la parution en octobre 2017 de son ouvrage, La Guerre des Intelligences, Laurent Alexandre multiplie les interventions pour prévenir d’une guerre effroyable et sans merci entre les intelligences artificielle et humaine. Pour ce gourou de l’IA -énarque et chirurgien, les êtres humains n’auront d’autre choix que d’insérer des implants dans leurs cerveaux pour décupler leurs facultés intellectuelles afin de ne pas être réduit en esclavage. Avec sa startup Neuralink, Elon Musk souhaite lui aussi connecter le cerveau humain à l’ordinateur à l’aide d’un implant pour fusionner à terme les deux intelligences. Pourtant, ce n’est pas la première fois que l’imagination humaine ou l’arrivée d’une nouvelle technologie attise les spéculations. « Les préoccupations selon lesquelles les inventions de nouvelles machines fonctionnant à l’eau, à l’énergie éolienne ou à la vapeur, ou qui utilisent l’énergie humaine plus efficacement, pourraient remplacer les travailleurs et causer un chômage massif ont une histoire extrêmement longue » (Shiller). Dans l’Iliade, paru au VIIIème siècle avant notre ère, Homère décrivait déjà un véhicule sans conducteur, Les trépieds automatiques d’Héphaïstos. Environ 350 ans avant Jésus-Christ, Aristote[1] évoquait lui aussi déjà la possibilité de machines remplaçant les humains.

L’IA ne fait pas figure à part. Tout comme l’automatisation après les années 1950 où le terme s’est propagé de façon pandémique et où celle-ci prédisait que les machines allaient se contrôler elles-mêmes sans l’aide de technicien[2], l’adoption du mot « intelligence artificielle » dans les médias connait actuellement son apogée (voir graphe), prophétisant en outre des futures vagues de licenciement. Peu de cassandres évoquent en revanche les emplois nécessaires pour assurer la bonne performance et le maintien de ces nouveaux outils technologiques[3] ainsi que les nouveaux emplois -toujours inconnus- qui seront créés et qui feront évoluer les anciennes professions, grâce aux nouvelles compétences.

Source: Narrative economics: How Stories Go Viral & Drive Major Economic Events de Robert Shiller

Cette inquiétude, pour le moment largement débattue entre les experts de la tech[4], mais aussi au sein des pouvoirs publics[5], intellectuels et partenaires sociaux, risquera d’ailleurs d’être d’autant plus contagieuse -à « toutes » les sphères de la société- lors de la prochaine crise économique, lorsque le chômage augmentera. En 1933, Albert Einstein crut lui-même que les innovations technologiques avaient abouti à diminuer le besoin de la main d’œuvre[6]. En 1964, le président américain Lyndon Johnson signa une loi créant la National Commission on Technology, Automation and Economic Progress afin de répondre à l’angoisse de l’automatisation. En réalité, le mécanisme de destruction créatrice de Schumpeter, dont personne ne peut connaître en avance les conséquences futures, apporte davantage d’incertitudes : « en partie parce que les gens ont peur du changement et en partie parce que le changement produit des perdants autant que des gagnants » (Greenspan & Wooldridge)[7]. Cette évolution est généralement accueillie par ce que Max Weber appela « un flot de méfiance, parfois de haine, surtout d’indignation morale »[8].

[1] Voir: The Politics of Aristotle de Benjamin Jowett

[2]Il est à ce titre curieux d’observer que le métier de technicien est le deuxième profil le plus recherché et à recruter au Grand-Duché 70 ans après (voir : https://www.cc.lu/de/nachrichten/detail/croissance-de-lactivite-et-difficultes-a-recruter/)

[3] De nos jours, les emplois dans les usines existent toujours alors même que la robotisation est présente depuis un certain temps.

[4] Voir : https://www.youtube.com/watch?v=zqoXSbnNMjM (Jack Ma et Elon Musk débattent de l’IA au sommet chinois)

[5] Voir : https://www.aiforhumanity.fr/pdfs/9782111457089_Rapport_Villani_accessible.pdf

[6] Voir: Einstein Sees U.S. Troubles Internal, Boston Globe

[7] Voir: Capitalism in America de Alan Greenspan & Adrian Wooldridge

[8] Voir: Bourgeois Equality: How Ideas, Not Capital or Institutions, Enriched the World de Deirdre Nansen McCloskey

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