Le 10 mars dernier, IDEA publiait une Idée du mois interrogeant sur les bénéfices potentiels à retirer de la création d’une Medical School au Luxembourg et concluant que cette option serait moins onéreuse et pourrait  induire des retombées favorables sur l’ensemble de l’économie luxembourgeoise, la santé n’étant de toute évidence pas seulement une « contrainte budgétaire » mais également une niche de diversification prometteuse et un moteur d’innovation et d’emploi. L’Association luxembourgeoise des étudiants en médecine (ALEM) avait abondé en son sens dans un billet invité à retrouver ici. C’est désormais à Henri Entringer, économiste de formation, directeur honoraire de la Commission européenne et membre de la Section des sciences morales et politiques de l’Institut grand-ducal, d’exprimer son point de vue.

L’idée de créer une Medical School (MS) été lancée en 2013 par l’Université du Luxembourg. Depuis lors elle est discutée en cercle restreint et défendue par des représentants du secteur de la santé, notamment par crainte d’une pénurie de médecins à partir de 2020. Cette situation résulterait principalement des difficultés que rencontrent les résidents luxembourgeois, ayant réussi le Certificat d’études supérieures en sciences médicales à l’Université du Luxembourg, de se faire admettre en 2e année de médecine dans des universités de pays avec lesquels un accord a été conclu.

Plusieurs solutions peuvent être envisagées pour remédier à ce problème. La proposition préconisée jusqu’à présent par les porte-paroles du milieu médical consiste à offrir au Luxembourg un cycle de cinq années d’études médicales de base. Cependant, cette prise de position n’est pas seulement motivée par les entraves d’entamer des études de médecine à l’étranger. Il importe, pour mieux appréhender ce débat, de préciser les options possibles et d’examiner les avantages et les inconvénients d’une MS dans le contexte particulier du Luxembourg.

Medical School : plusieurs modèles envisageables

Le terme de Medical School désigne des établissements de formation médicale dont l’enseignement aboutit – sauf exception – au titre de médecin. Au-delà de cette définition assez générale, on peut schématiquement distinguer les trois catégories suivantes de MS :

– Les Medical Schools qui sont des Facultés de médecine d’une université. Tel est, entre autres, le cas des MS américaines qui correspondent étroitement aux Facultés de médecine telles qu’on les connaît en Europe.

– Certaines Medical Schools forment des médecins sans constituer une Faculté de médecine d’une université. On citera, à titre d’exemples, l’université médicale privée Paracelsus à Salzbourg ou encore laKassel School of Medicine (KSM) en Allemagne, qui collabore avec l’University of Southampton. Les études de 5 ans se déroulent pendant 2 ans à Southampton (université et hôpitaux) et à partir de la 3e année à Kassel. La formation se fait en allemand et en anglais. D’autres exemples relevant de cette catégorie de MS sont l’Asklepios Medical School à Hambourg (Asklepios Campus Hamburg – ACH) qui travaille en coopération avec la « Semmelweis Universität » de Budapest.

– Des Medical Schools qui ne forment pas de médecins mais d’autres professionnels de la santé.Ainsi, en Allemagne la Medical School Hamburg comprend une Fakultät Gesundheit-Fachhochschule qui forme, entre autres, des master en « Sportpsychologie » et une Fakultät Humanwissenschaften-Wissenschaftliche Hochschule qui délivre des diplômes de master notamment en « Medizinpädagogik » et en « Rechtspsychologie ». Mais cet établissement ne forme pas de médecins.

La MS, telle qu’elle est conçue au Luxembourg, ne peut aucunement être comparée aux Facultés de médecine d’universités, dont l’enseignement est principalement dispensé par du personnel académique, sélectionné selon des critères exigeants

Les avantages et inconvénients potentiels d’une Medical School luxembourgeoise

Les avantages présumés d’une Luxembourg Medical School (LMS) ainsi que les obstacles à surmonter pour la mettre en œuvre et garantir sa réussite sont détaillés et argumentés dans l’article de fond dont la référence figure à la fin de ce « blog invité ». On trouvera ci-après une brève description des principaux éléments de la controverse.

Un avantage souvent évoqué est la nécessité de remédier à une éventuelle pénurie de médecins. Selon les projections d’Eurostat, la population du Luxembourg de 65 ans et plus passera de 14,2% en 2015 à 21,8% en 2060. Par ailleurs, la nouvelle génération de médecins est moins disposée à renoncer à la qualité de vie au profit de l’activité professionnelle. Il convient de mentionner aussi l’effectif croissant de femmes dans le corps médical, dont les obligations familiales réduisent souvent le nombre d’heures pouvant être prestées. D’aucuns pensent que l’existence de la LMS permettrait de pallier la pénurie médicale en encourageant les Luxembourgeois établis à l’étranger à revenir au pays.

Cet argument est contesté par des représentants du ministère de la Santé. En effet, le nombre de généralistes a augmenté au Luxembourg entre 2008 et 2015 de 25%, alors que pendant la même période la population a crû de 19%. En outre, des besoins médicaux futurs pourraient être couverts par l’installation au Luxembourg de médecins étrangers, d’autant qu’ils bénéficient de conditions financières favorables dans notre pays, où les rémunérations sont nettement plus élevées que dans les pays limitrophes. Le recours à des médecins étrangers évite déjà à l’heure actuelle une pénurie de médecins. Ils représentaient en effet, en 2014, près de la moitié de l’ensemble des médecins et même 51% des médecins spécialistes. Se pose certes le problème de la compétence de ces médecins.

Autre avantage souvent cité d’une LMS : les gains sur le plan médical et en termes de politique de santé – l’enjeu majeur bien entendu. La présence d’une LMS pourrait influencer positivement le savoir-faire médical au Luxembourg. D’aucuns affirment que les soins de santé publics demeureraient davantage sous le contrôle du pays et que les règles administratives répondraient mieux aux besoins des résidents du Luxembourg grâce à la LMS. Ces gains potentiels supposent néanmoins des enseignants-chercheurs de premier plan, des étudiants doués, un programme d’études de haut niveau et une coopération intensive avec des Facultés de médecine de renom. Beaucoup de préconditions… Sur le plan linguistique (adaptation aux besoins des patients locaux), la création d’une LMS ne changerait sans doute pas grand-chose à la situation actuelle, compte tenu du nombre de médecins étrangers indispensable. En outre, le pourcentage des Luxembourgeois a plutôt tendance à diminuer dans la population résidente.

Enfin, les retombées favorables d’une LMS en termes d’innovation, de croissance économique et d’acquisition de prestige sont souvent mentionnées. Cependant, pour que la LMS puisse réellement constituer un élément central d’une zone d’activités et de compétences en matière de santé, voire une nouvelle niche de diversification, d’importantes mesures d’accompagnement devraient être développées. Une LMS n’intégrant pas de formations spécialisées (la neurologie et l’oncologie par exemple) serait peu susceptible de déclencher un effet d’entraînement majeur en termes d’innovation médicale. Avec ou sans LMS, il faudrait beaucoup de chance pour que les recherches entreprises au Luxembourg aboutissent sur le plan scientifique, médical et économique à des résultats internationalement reconnus et produisant un impact considérable au pays.

Quant aux incertitudes, obstacles et risques associés à la création d’une LMS, il y a lieu de mentionner notamment :

– Une faible influence sur l’effectif des médecins installés au Luxembourg. Le nombre d’étudiants de la LMS serait relativement faible et il est au surplus impossible de savoir combien de diplômés de la LMS s’installeraient au Luxembourg.

– Risque de compromettre l’attribution de places dans des universités étrangères. La création d’uneMedical School au Luxembourg peut avoir pour effet que des Etats dénoncent ou ne renouvellent pas les accords assurant aux étudiants en médecine ayant réussi la 1ère année à l’UL de passer en 2e année dans les universités partenaires. En effet, ces exceptions ont jusqu’à présent été obtenues en raison de l’absence d’une formation de médecins au Luxembourg.

– Problèmes de la spécialisation à l’étranger des diplômés de la LMS. Les généralistes ayant reçu leur formation médicale de base au Luxembourg et qui souhaitent devenir médecins spécialistes devront, en règle générale, poursuivre leurs études à l’étranger. Toutefois, des épreuves ou d’autres critères de performance exigés pourraient constituer un obstacle pour des étudiants insuffisamment formés dans la LMS.

– Difficultés à surmonter en termes d’organisation des études médicales. Les difficultés à surmonter en matière d’organisation de la formation médicale sont particulièrement périlleuses. Elles concernent, pour l’essentiel, le recrutement des professeurs chargés des cours en sciences fondamentales, le personnel enseignant la pratique médicale et la conversion des centres hospitaliers en hôpitaux universitaires.

– Les astreintes du trilinguisme. Un enseignement, tel qu’il est prévu, dispensé partiellement en allemand, en anglais et en français par les chargés de la formation, compliquerait sérieusement la gestion de la LMS. En outre, le multilinguisme véhicule trois visions médicales et trois cultures de formation, dont la cohabitation pourrait s’avérer difficile.

Le coût élevé d’une LMS. On ne peut ignorer qu’il s’agit en l’occurrence d’un projet entraînant des dépenses permanentes et croissantes et que le coût de pareilles réalisations est généralement sous-estimé.

            En définitive, le succès d’une LMS dépendra de la qualité des soins de santé que sa création assurera à la population. Dans cette perspective, plusieurs conditions doivent être remplies : une excellente formation ; des étudiants motivés et qualifiés ; l’adaptation du système de santé national à la situation nouvelle ; la certitude de pouvoir prendre en charge un coût important et croissant qu’une telle décision entraînerait.

Medical School au Luxembourg : pour une analyse précise et objective

Malgré les avantages présumés évoqués par des représentants du milieu médical, l’importance des problèmes à résoudre et en dépit du caractère irrévocable que représenterait la création d’une LMS, cette question n’a jusqu’ici soulevé que très peu d’intérêt auprès de la population du Luxembourg.

Etant donné que deux études de base sont actuellement disponibles et que deux autres sont en préparation sur des aspects particuliers, compte tenu des reports successifs de la décision et des déclarations récentes à ce sujet, on peut admettre que dans un proche avenir les autorités politiques luxembourgeoises se prononceront soit en faveur d’une Medical School, soit retiendront d’autres orientations en matière d’études médicales. C’est pourquoi il paraît à l’heure actuelle particulièrement souhaitable de faire connaître et comprendre les arguments avancés pour et contre une LMS. A cet effet, un texte détaillé et argumenté a été rédigé sur ce sujet, que l’on peut consulter sur Internet(voir https://joom.ag/ubMQ).

En conclusion, mettre sur pied une LMS remplirait assez bien les conditions susceptibles de convertir des incertitudes en risques et les risques en échec. Puissent les experts consultés, les hauts fonctionnaires concernés et le personnel politique luxembourgeois faire preuve d’assez de lucidité, afin de faire le bon choix, fondé sur la vérification des faits et le contrôle de la validité des raisonnements, entrepris avec impartialité, indépendance et à la lumière des objectifs poursuivis.

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