S’il apparaît à bien des égards comme un îlot de prospérité au sein de l’Europe, le Luxembourg ne doit pas pour autant être considéré comme une île… Sa croissance, supérieure à la moyenne de la zone euro sur les dernières décennies (doublement du PIB[1] depuis 1995, contre +33% pour la zone euro[2]) relève d’une logique éminemment extensive[3] (croissance démographique de 39% sur 20 ans, soit 157.000 habitants supplémentaires, contre +8% dans la zone euro[4], quasi doublement de l’emploi[5], contre +15%[6] pour la zone euro, etc.).

L’immigration et le recours au travail frontalier nourrissent en grande partie la hausse de l’offre d’emploi[7], en témoignent ces quelques chiffres : les 157.000 habitants supplémentaires sur les deux dernières décennies s’expliquent par un solde migratoire[8] de +120.700 (77% de la hausse) et par un solde naturel[9] de +36.300 (23% de la hausse). Sur les 190.200 emplois créés en net durant cette période, 114.800 concernent  des frontaliers (60% de la hausse) et 75.400 concernent des résidents (40% de la hausse).

Données démo emploi

L’agglomération des facteurs de production[10] induite par cette dynamique de développement du pays génère d’importantes externalités positives favorisant la compétitivité[11]. L’installation d’acteurs économiques de plus en plus nombreux permet de créer des opportunités de développement grâce aux échanges informels, à l’intensification de la concurrence, à des effets de seuil (possibilité de créer des clusters, centres de formation, université, équipements culturels, services spécialisés, plateformes logistiques, etc.), des opportunités moins évidentes si ces mêmes acteurs économiques s’étaient trouvés plus dispersés. Mais cette forme de « métropolisation » peut également contenir dans sa propre logique des risques économiques sur le long terme, notamment si certains phénomènes sont mal accompagnés ou encadrés.

Tout d’abord, il existe (aussi) des effets d’agglomération négatifs liés à la saturation de l’espace (infrastructures de transport, tensions sur le marché du logement, pressions à la hausse sur les salaires, effets sur l’environnement, etc.). Ces phénomènes sont des freins à la croissance potentielle et peuvent être vus comme des difficultés pour tendre vers un modèle de développement soutenable, à terme.

Ensuite, ce modèle comporte un risque dans la mesure où certains facteurs de cette croissance extensive pourraient se tarir. C’est sur ce deuxième point que le caractère non insulaire du pays joue le plus fortement : que se passerait-il si le Luxembourg faisait face – pour quelque raison que ce soit – à une baisse (voire à une hausse moins soutenue que prévu) de l’immigration ou de la possibilité de recourir à des actifs transfrontaliers ? Ce dernier point est tant en lien avec les effets d’agglomération négatifs cités ci-avant, mais est également le reflet du développement socio-économique des régions limitrophes (qui pourraient d’ailleurs aussi aspirer à un développement « métropolitain » plus soutenu).

Un million d’habitants en 2045 ?

La Commission Européenne, à travers le Groupe de Travail sur le Vieillissement[12] projette une population dépassant le million d’habitants au Luxembourg en 2045 (1,1 million en 2060). Il s’agit là d’un doublement de la population en l’espace de deux générations !

D’après les calculs de la Fondation IDEA asbl, ces projections démographiques ainsi que diverses hypothèses d’environnement économique général du Groupe de Travail Vieillissement pourraient aboutir à une croissance du nombre de travailleurs frontaliers de l’ordre de 33% à l’horizon 2030 (+56.000 postes) et de 58% d’ici à 2045 (+98.000 postes) pour les porter respectivement à 225.600 et 267.300 unités. Parallèlement, d’autres études montrent que l’espace de la Grande Région, au centre duquel se trouve le Luxembourg, pourrait faire face à une baisse significative du potentiel de sa population active avec un recul estimé à plus de 10% entre 2015 et 2040 de la population des 20-59 ans[13]. Une étude plus poussée de ces projections à l’échelle des principaux bassins d’emploi frontaliers serait la bienvenue et pourrait servir de « stress-test » aux projections luxembourgeoises.

Les évolutions de l’emploi dans les prochaines décennies ne se feront pas « toutes choses égales par ailleurs » (digitalisation, hausse des qualifications requises, diversification économique). Mais un accroissement des difficultés à recruter nuirait indiscutablement à la compétitivité du pays et une progression plus forte que prévue du levier migratoire du Luxembourg devrait dès lors être encouragée pour satisfaire les besoins du marché du travail.

Anticiper pour écarter le risque

Le pays est bien placé pour savoir que le pire n’est jamais certain et que de tels scénarii de croissance sont aussi réjouissants qu’effrayants.

Dans ce cas précis, il existe des leviers pour minimiser le risque en anticipant les blocages possibles. Ils passent par la mise en place de stratégies de long terme reposant sur des investissements publics importants dans les besoins d’aménagement du territoire (logement, infrastructures, mobilités), à la formation, à l’éducation, à la consolidation des équilibres de la protection sociale, à la minimisation de l’impact écologique. Autant d’actions à engager dans un contexte de coordination transfrontalière et avec un volontarisme au moins proportionnel à l’ampleur des projections démographiques, sans quoi le modèle risque de dérailler une fois pour toutes. Enfin, toutes ces mesures pour accompagner le modèle de croissance actuel du Luxembourg sont certes nécessaires, mais pas suffisantes : d’autres pistes de développement devraient être recherchées.


[1] PIB en euros constants (base nationale 2005), +104% depuis 1995, données OCDE

[2] Données OCDE, calculs IDEA

[3] La croissance extensive résulte davantage d’une accumulation toujours plus importante de facteurs de production alors que la croissance intensive résulte davantage d’une augmentation de la création de richesses pour une même quantité de facteurs de production.

[4] Données Eurostat, calculs IDEA

[5] +90%, données Statec

[6] Données Eurostat

[7] Offre d’emploi = ensemble des actifs disponibles sur le marché du travail

[8] Différence entre l’immigration et l’émigration

[9] Différence entre les naissances et les décès

[10] Au sens large : actifs qualifiés, investissements, entreprises, services aux entreprises, centres de décision, acteurs de formation, centres de recherche, …

[11] Le concept d’externalités d’agglomération décrit l’ensemble des bénéfices non perceptibles par la simple observation des marchés, dont l’économie et/ou la société peuvent bénéficier du fait d’une concentration territoriale accrue des activités et, de facto, des facteurs de production. Le concept a émergé suite à de nombreux travaux comme ceux de Scitovsky (1954) qui distingue des externalités pécuniaires (liés à la taille et aux caractéristiques du marché) et non pécuniaires (hors-marché, comme par exemple les échanges de savoir-faire). Marshall (1890) décrit la tendance des entreprises d’un même secteur à se regrouper en « clusters » ou « districts industriels », quand d’autres auteurs, comme Jacobs (1969) vantent les bienfaits des échanges intersectoriels rendus possibles par la concentration d’entreprises de divers secteurs d’activité.

De nombreux travaux ont été menés pour évaluer les effets d’agglomération sur la productivité des entreprises depuis les recherches de Ciccone et Hall (1996) sur les États américains.

[12] L’objectif du Groupe de Travail Vieillissement est d’évaluer à long terme les impacts économiques du vieillissement de la population eu Europe. Ses projections servent de référence notamment pour le calcul des objectifs budgétaires à moyen terme des Etats membres. Le rapport 2015 téléchargeable sous ce lien : http://europa.eu/epc/pdf/ageing_report_2015_en.pdf.

[13] Calculs Observatoire Interrégional du marché de l’Emploi (OIE) dans Neuvième Rapport portant sur la situation du marché de l’emploi dans la Grande Région, Novembre 2014. Estimations réalisées à partir des éléments fournis par les offices statistiques des membres. Remarque : les données utilisées pour cette estimation proviennent des précédentes projections de population du STATEC (774 000 habitants pour le Luxembourg en 2060) et ont été révisées à la hausse. A l’inverse, les derniers résultats du recensement de la population côté lorrain (ses résidents représentants 50% des frontaliers du Grand-Duché) ont été moins bons que les dernières projections ne le laissaient penser (2 339 000 habitants en 2015 au lieu de 2 373 000 projetés précédemment). Malgré une nécessaire remise à jour des projections, le risque d’une baisse de la population active dans la Grande Région ne peut pas être écarté.

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