Le Luxembourg a connu un miracle d’emploi mais… le chômage n’a baissé ni en termes absolus, ni en termes relatifs…

Le Luxembourg a connu un miracle d’emploi. En août 2015, il n’y avait non moins de 406.357 emplois, contre seulement 216.539 vingt ans auparavant, une progression fulgurante de 88%. Or, qui dit 88% d’emplois en plus, ne dit pas 88% plus de chances à sortir du chômage. Bien au contraire, sous toile de fond d’une littérale explosion du travail frontalier et de la poussée démographique – le Luxembourg compte 151.400 habitants ou 37% d’habitants en plus – et pour d’autres des raisons très diverses que la Fondation IDEA asbl a tenté de synthétiser dans une étude à paraître[1] – le chômage n’a baissé ni en termes absolus (4.520 chômeurs en 1995 contre 18.037 en 2015), ni en termes relatifs (le taux de chômage est passé de 2,6% à 6,9%). Pour contextualiser le phénomène dans un contexte luxo-luxembourgeois, le nombre de chômeurs (« au sens strict ») est passé de la population de la commune de Mondorf à la celle de Dudelange, 4e commune la plus peuplée du Luxembourg.

Problème complexe, phénomène multidimensionnel, casse-tête… les descriptions et qualifications en tous genres ne manquent pas pour appréhender le chômage au Luxembourg. La montée en puissance des non-Luxembourgeois, le basculement structurel de l’économie luxembourgeoise suite à la crise sidérurgique, le coût de travail, et notamment celui relatif au travail pas et faiblement qualifié (et le constat que la salaire minimum luxembourgeois (non qualifié) est un salaire très attractif aux yeux des ressortissants (même qualifiés) de la Grande Région), le haut niveau de protection de l’emploi et la si souvent citée « inadéquation entre l’offre et la demande de travail » ne sont que quelques-unes des caractéristiques invoquées quand il s’agit de tenter d’expliquer le chômage grandissant.

Ces éléments interagissent pour donner lieu à un « cocktail » dangereux. Or, si ces « maux », dûment diagnostiqués, ne sont pas traités grâce à une feuille de soins à la hauteur des enjeux, le chômage risque de devenir une fatalité. « On ne peut plus rien pour eux », « il faut accepter le chômage de masse », « hier le plein emploi était atteint à 4.000 chômeurs, aujourd’hui il faut en accepter 15.000 c’est l’effet de la mondialisation », « c’est comme ça ». Or, outre les graves menaces pesant sur la cohésion sociale immédiate et à venir (l’ascenseur social fonctionne-t-il pour les descendants des demandeurs d’emploi compte tenu du fait que les chômeurs sont près de 3,3 fois plus susceptibles d’être en risque de pauvreté que l’ensemble de la population, et que le travail est un des principaux remparts contre le risque de pauvreté ?), le manque à gagner économique, l’absence de perspectives d’une frange de plus en plus importante de personnes et le coût d’opportunité – en 2016 les frais liés à l’inactivité ou la sous activité, appréhendés par les dépenses cumulées du Fonds pour l’emploi et du paiement du revenu minimum garanti atteindront prévisiblement 874 millions EUR, soit 5,2% du total des dépenses de l’Administration centrale – sont tels qu’il ne faut justement pas baisser les bras et « accepter » un phénomène de chômage important et qui s’inscrit dans la durée. En effet, si hier nous avons « accepté » un chômage de 5.000, et aujourd’hui nous « acceptons » 15.000 chômeurs, accepterons-nous 25.000 chômeurs demain ? Et 50.000 chômeurs après-demain ?

A la Fondation IDEA asbl, nous pensons qu’il est à la fois juste et réaliste de casser ce cercle vicieux d’un chômage « insidieux » qui augmente d’année en année, comme s’il s’agissait d’un épiphénomène normal du modèle économique luxembourgeois, tout en étant conscients qu’il n’y pas de solution miracle et unique aux défis du chômage. Après une analyse synthétique de l’évolution du chômage – il a bel et bien augmenté dans tous les sens du terme, il touche de plus en plus les femmes, les travailleurs seniors, s’inscrit de plus en plus dans la durée – IDEA conclut que la crise ne peut guère servir « d’alibi » unique pour expliquer l’envolée observée ces derniers temps. IDEA estime ainsi que le taux de chômage serait actuellement supérieur (de 1% à 2,5%) à son niveau de 2008 (4%) s’il n’y avait pas eu la crise. Par ailleurs, si le taux de croissance de l’emploi qui permet de stabiliser le chômage a certes baissé, d’environ 4% à 3%, je suis personnellement convaincu que ce taux reste trop « gourmand », voire insoutenable à long terme pour pouvoir constituer une véritable réponse au défi. Selon l’adage « créons 10.000 à 15.000 emplois par an, et on arrivera à stabiliser (qui dit baisser ?) le chômage ».

Ainsi, les réponses proviennent – outre bien sûr (en tant que « conditions nécessaires mais non suffisantes ») d’une économie dynamique et attractive et d’un esprit d’entreprendre poussé – de bien d’autres registres. IDEA identifie, dans une « Idée du mois » exploratoire séparée[2], trois grandes familles de chantiers permettant d’augmenter l’emploi en symbiose avec la baisse du chômage : le coût du travail, la flexibilité du marché du travail et la politique de l’emploi.

Rassurons tout de suite le lecteur : nos solutions à l’intérieur de ces trois thèmes seront bien plus riches, nombreuses et originales que les intitulés le laissent a priori deviner. Il est par exemple question d’un nouveau mode de revalorisation du salaire social minimum et d’un allégement des cotisations sociales dans certains cas (saviez-vous par exemple qu’il est question que le premier emploi dans une PME entre 2016 et 2020 soit exonérée à vie de cotisations patronales en Belgique ?). Aussi, faut-il sérieusement se poser la question si la collectivité, au lieu de financer la sous-activité, ne ferait pas mieux de cofinancer l’emploi. Un CDD n’est pas une fatalité mais peut être un tremplin vers le CDI. Le RMG peut de nouveau devenir un instrument d’insertion et d’inclusion.

Bien sûr, l’on pourra être tenté de crier « halte au démantèlement social » en rangeant ces propositions, et bien d’autres, d’IDEA dans l’infâme « rayon néolibéral ». Bien sûr, les propositions d’IDEA ne sont ni exhaustives, ni échappent-elles à la critique. Or, pour résoudre le problème du chômage, il faut des propositions courageuses, il faut mener un débat contradictoire, il faut arbitrer entre la protection de ceux qui ont un emploi et la flexibilité pour ceux qui n’en ont pas. La publication d’IDEA sera donc une contribution au débat qui, espérons-le, sera suivie d’une discussion riche et de décisions courageuses. Il faut mobiliser les compétences et la contribution de tous les partenaires sociaux à ce débat et ne pas s’arrêter après avoir invoqué des barrières idéologiques. A défaut, le chômage est parti pour rester.

Dans sa spéciale « emploi / chômage », IDEA n’a pas pu traiter l’entièreté de la question. Les thèmes non-abordés ne sont pas moins pertinents ou importants que les thèmes traités. Côté sujets non-abordés, je pense notamment à l’importance du volet européen au niveau des politiques de l’emploi et de mobilité nationales, la crise migratoire et ses effets, encore méconnus et peu évalués, sur l’économie et le marché du travail et last but not least la révolution technologique et informatique qui pourrait très bien profondément secouer notre perception et notre relation avec le monde du travail, en général, et le travail salarié comme moteur de nos systèmes de protection sociale, en particulier. Voilà des thèmes et des défis majeurs « en plus », et qui risquent de se matérialiser plus tôt que d’aucuns voudraient bien le mettre en évidence. Raison de plus de commencer dès aujourd’hui à faire de la cohésion sociale et de la lutte contre le chômage en particulier un objectif complémentaire et clairement affiché à nos objectifs économiques et budgétaires.

Ceux qui le souhaitent, peuvent venir échanger avec nous à ce sujet le 27 octobre prochainhttp://www.fondation-idea.lu/inscription/


[1] Fondation IDEA asbl. Idée du mois : « 1985- 2015 : Trois décennies d’évolutions du marché du travail luxembourgeois ».

[2] Fondation IDEA asbl. Idée du mois : « Quel(que)s remèdes contre le chômage ! »

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