« Qui est in, qui est out » demandait le chanteur français Serge Gainsbourg avant d’annoncer à Jane Birkin, jeune britannique, en larmes: « Je suis venu te dire que je m’en vais ».

72,2% : c’est le taux de participation au référendum par lequel 51,9% des Britanniques ont exprimé leur volonté de sortir de l’Union Européenne. Du résultat irréfutable de ce scrutin, l’on peut effectivement se désoler, s’offusquer, s’inquiéter mais tels sont à la foi le risque et la force d’une démocratie (pas toujours) représentative… La « redoutée » montée des extrêmes ou des mouvements populaires défient justement la « représentation » politique qui induit, dans une mesure plus ou moins acceptable, une distorsion de la réalité du corps électoral à travers la délégation de pouvoir. Alors sans verser dans une impertinente comparaison, mention peut tout de même être faite de la stupeur créée par les résultats du référendum luxembourgeois du 7 juin 2015 (écrasant triple non malgré la faveur des trois partis de la coalition, de nombreuses institutions, d’entrepreneurs, de personnalités du monde de la culture, etc). L’effet de surprise créé par l’issue de ces consultations nous rappelle que la démocratie ne saurait se réduire au lien représentatif entre gouvernants et gouvernés et est, par essence, l’expression d’un peuple dont le pouvoir n’est pas entièrement et aveuglément dévolu à ses représentants. Qu’on le considère dangereux, ignorant ou irrationnel[1], il a tranché, alarmant une nouvelle fois sur les préoccupations divergentes mais aussi le hiatus « sociologique » et la crise de confiance entre les élites gouvernantes et le corps électoral. A ne pas y croire, on en arrive à ne pas en croire ses yeux lorsque cela survient. Et ce n’est (même) pas le meurtre d’une jeune députée « martyr » anti-brexit qui a changé l’issue comme d’aucuns l’avaient anticipé.

Ainsi, quoi que l’annonce de cette séparation « de jure »[2] puisse être brutale et la stupéfaction « totale » pour ceux qui n’y croyaient pas (moi), en tablant sur un sursaut europhile (!) de la « majorité silencieuse » (who ?), quelques éléments factuels gagnent à être rappelés ou introduits. Tout d’abord, il y a un précédent (qui vaut ce qu’il vaut en termes de benchmark) : le retrait du Groenland de la Communauté Economique Européenne avait été approuvé à 53% (et un taux de participation de 74,9 %) en février 1982 après un référendum consultatif (et une opposition déjà manifestée à plus de 70% contre l’entrée dans la CEE en 1972 lors du référendum danois). Par ailleurs, l’introduction d’une clause de retrait volontaire dans le Traité de Lisbonne, dont le Gouvernement britannique va désormais devoir demander l’activation au Conseil, n’était-elle pas la prémisse de ce jour d’après, la préfiguration d’une situation concevable (envisageable) sinon crédible (tangible) – à moins que les Traités ne fassent désormais dans le burlesque… Tenons-nous le pour acquis la prochaine fois, Geert Wilders et Marine le Pen en appelant notamment à des consultations dans leurs pays, cela évitera, sinon la déception, au moins l’ébahissement.

Trêve d’ironie, une UE sans le RU, un RU sans l’UE, personne ne peut, pour l’heure, en augurer de la physionomie future.

Plus d’intégration ? Peut-être. L’impulsion pourrait alors venir de pays « qui y croient encore » et ont une légitimité « historique » à la donner. Car à trop s’oublier et se disperser, l’Union s’est peut-être tuée.

Et si, d’un point de vue numéraire, l’Union sortait grandie de cette sortie – à défaut d’unie ? L’Irlande du Nord et l’Ecosse ayant majoritairement voté pour le maintien (à respectivement 55,8% et 62%), l’UE pourrait gagner deux nouveaux membres en cas de prise d’indépendance du Royaume-(dés)uni[3].

Enfin, à l’annonce des résultats, le tabloïd The Sun titrait « See EU later ». Une sortie irréfutable mais pas irrémédiable ? Rappelons que quelques 75% des 18-24 ans auraient voté en faveur du maintien dans l’Union et qu’un #regrexit, qualifiant la contrition de certains électeurs ayant voté pour la sortie, serait même en marche.

« Never gonna give you up »…


[1] Dans l’histoire de la science politique, de James Madison à Montesquieu ou encore l’abbé Sieyès, de nombreux penseurs ont réfuté la capacité du peuple à prendre les « bonnes » décisions, à discerner l’intérêt général et le bien public.

Voir aussi: Daniel Gaxie, (1987), Le Cens caché – Inégalités culturelles et ségrégation politique

[2] De facto, le RU était déjà autorisé à « ne pas participer à l’acquis de Schengen; à choisir de participer ou non à des mesures dans l’espace de liberté, de sécurité et de justice; à cesser d’appliquer depuis le 1er décembre 2014 une grande majorité d’actes et de dispositions de l’Union dans le domaine de la coopération policière et judiciaire en matière pénale adoptés avant l’entrée en vigueur du traité de Lisbonne tout en choisissant de continuer à participer à trente-cinq d’entre eux; à bénéficier d’un rabais sur sa contribution au budget de l’UE ». Voir : http://www.fondation-idea.lu/2016/06/21/brexit-poser-la-question-est-une-preuve-que-la-question-se-pose/

[3] Si en septembre 2014, les Ecossais avaient rejeté l’indépendance à 55%, la Première ministre écossaise Nicola Sturgeon estimait qu’en cas de sortie du Royaume Uni de l’UE, une nouvelle consultation pourrait avoir lieu en Ecosse qui voit « son avenir au sein de l’Union européenne ».

2 thoughts on “Brexit – à la rue (1/5)

  1. Merci pour l’excellente contribution. Je suis très dubitatif quant au fait, tout simplement, que le RU puisse concrètement sortir de l’UE. Je me demande même si les politiques et les législateurs européens réalisent à quel point la mise en oeuvre de l’art. 50 du traité soit plus qu’hasardeuse…pour ne pas dire tout bonnement impossible ! Un Gouvernement Brexit ne pourrait probablement même pas se concentrer sur autre chose…au placard les questions de politiques de l’emploi, d’éducation, d’infrastructures etc. pendant 10 ans !

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