Crédit photo : ©LMIH/Sabino Parente
Il existe, dans le débat économique luxembourgeois, des intervenants qu’il n’est pas exagéré de considérer comme étant des pessimistes professionnels. Pour eux, rien ne va jamais ; même lorsque tout semble aller à peu près correctement, ils annoncent que le Luxembourg n’a pas la place pour accueillir tout le bonheur économique qui lui tombe dessus et que le pire est forcément à venir !
Il arrive hélas, à l’instar des horloges cassées qui donnent l’heure juste deux fois par jour, que ces méridianopètes finissent par avoir raison.
La mauvaise orientation actuelle du marché du travail leur donne par exemple une occasion de – se faire – passer pour des Cassandre trop longtemps injustement ignorées[1]. Ils peuvent d’autant plus aisément le faire qu’au-delà des données agrégées[2] (taux de chômage, création d’emplois marchands, évolution du nombre de postes déclarés à l’ADEM, niveau de faillites d’entreprises, etc.) relativement mal orientées, l’emploi semble également marquer le pas au sein de certaines grandes entreprises généralement promptes à mettre en avant qu’elles recrutent.
Ainsi, l’effectif total des Big Four – Deloitte, KPMG, EY, PwC qui concentrent près de 2% de l’emploi total – serait passé de 10.520 en janvier 2024 à 9.720 (-8%) en janvier 2026 d’après le STATEC.

Source : STATEC
Il serait évidemment excessif de tirer de ces seules évolutions des conclusions définitives sur l’état général du modèle économique du Luxembourg ou sur les difficultés particulières que connaît son marché du travail. Mais il serait tout aussi imprudent de les ignorer. Car lorsque des entreprises aussi intégrées à la place financière que trois des Big Four semblent réduire significativement leurs effectifs, il est raisonnable d’y voir un signal faible qui suppose d’aller au-delà des appels – souvent creux – à conduire des « réformes structurelles » et des critiques – généralement convenues – visant des equity partners supposément obsédés par les profits à (se) distribuer !
Il conviendra(it) donc, entre autres, de s’interroger sur les raisons de l’apparent essoufflement des Big Four en matière de création nette d’emplois – en dépit de leurs investissements dans la construction de nouveaux espaces de travail dans le pays :
- S’agit-il de l’impact déjà perceptible de l’essor de l’intelligence artificielle générative ?
- Serait-ce une évolution normale après la « poussée d’embauche » observée durant les années 2022 et 2023 ?
- Faut-il y voir le résultat d’une place financière en perte de vitesse ?
- Est-ce à cause des coûts élevés du travail et du logement qui contraignent leur capacité à attirer de la main-d’œuvre ?
- Faut-il « blâmer » le taux d’impôt sur le revenu des collectivités et l’existence de l’impôt sur la fortune ?
- Serait-ce l’effet mécanique d’un mouvement structurel d’externalisation – rendue possible par la télétravaillabilité d’une partie des emplois qualifiés – vers d’autres juridictions (Maurice, Roumanie, Inde, Portugal) ?
- Accessoirement, faut-il désormais considérer comme plausible l’ouverture prochaine de procédures de licenciement collectif (plans sociaux) au sein des Big Four de la place ?
Évidemment, si comprendre pourquoi plusieurs grands cabinets d’audit et de conseil ne recrutent plus comme par le passé est nécessaire, l’essentiel demeure de (re)trouver la recette qui permettra au pays de renouer avec une croissance vigoureuse et riche en création d’emplois de qualité. A l’aune des projections économiques à moyen terme, cela ne sera de toute évidence pas une mince affaire !
[1] Il convient toutefois de garder à l’esprit que certains de ceux qui s’alarment aujourd’hui de la faiblesse des créations d’emplois étaient, par le passé, parmi ceux qui regrettaient que la croissance soit trop riche en emplois.
[2] Voir à ce sujet : Michel-Edouard Ruben (2025), Du chômage au Luxembourg.





