Si la surprise sur le résultat final est objectivement au rendez-vous, les premiers enseignements sur la composition du vote semblent relativement moins surprenants. Ils confirment dans les grandes lignes cette idée que l’adhésion au modèle économique et social européen reste pour partie conditionnée par des critères socio-économiques objectifs, mais aussi par des sentiments d’appartenance ou d’exclusion plus difficiles à cerner. Sans faire de conclusions hâtives qui nécessiteraient évidemment des études bien plus poussées, on peut néanmoins (à chaud) mettre l’accent sur quelques problématiques qui ressortent du vote.

L’analyse par âge réalisée à travers divers sondages nous laisse penser qu’une jeune génération que certains appellent « ERASMUS », tout au moins plus ouverte à l’idée de construction européenne, existe bel et bien. Elle n’aura malheureusement pas réussi à faire émerger un autre destin pour son pays et aurait été en quelque sorte condamnée à se construire un avenir autrement. Une forme de fracture générationnelle pas franchement propice à la cohésion sociale du Royaume.

La région londonienne est le réacteur économique de l’Angleterre. Un rapide regard sur la carte des résultats anglais du référendum confirme le lien entre le degré de sécurité économique supposée des habitants et leur adhésion à l’Europe. La capitale cosmopolite, attractive et compétitive concentre des actifs qualifiés bien armés face aux exigences de productivité de l’économie mondiale et conscients de bénéficier directement de la prospérité que génère l’ouverture internationale. Ils ont sans surprise voté en faveur du maintien, tout comme à Manchester, Liverpool et Newcastle. Dans ces groupes sociaux « métropolitains », le discours européen est audible, du moins plus que le discours europhobe. A l’opposé, la totalité des autres régions anglaises a opté pour le « leave », avec des nuances selon le degré de ruralité qui semble encore accentuer l’euroscepticisme. Il y a derrière ce constat un défi de taille que personne n’a su relever pour l’heure : comment renouer le dialogue avec les populations désavantagées par l’ouverture internationale et auprès de qui seuls les politiciens eurosceptiques ont trouvé une oreille attentive ? L’écart entre la perception de leur situation et leur situation objective (par exemple sur les questions migratoires) continue de se creuser au fur et à mesure que les eurosceptiques jouent sur la peur du déclassement (parfois bien réel, parfois supposé). L’Europe ne peut pas être absente de ces débats. Elle doit encore faire la preuve de sa valeur ajoutée pour ces territoires, ces habitants qui ne sentent pas l’influence positive de l’ouverture, et le cas échéant ajuster ses politiques pour corriger les écarts et susciter, si ce n’est davantage d’enthousiasme, moins de rejet.

Le résultat écossais ajoute quant à lui un aspect plus politique à cette succession de fractures, mais aussi de la nuance dans les constats. Il peut être vu comme un contre-exemple qui démontre que les déterminants économiques et sociaux ne sont pas les seuls enjeux de l’adhésion ou non à l’Europe (l’Ecosse est aussi caractérisée par des écarts socio-économiques territoriaux importants). Plus encourageant encore, il nous rappelle que le sentiment fort d’appartenance à un territoire n’est (évidemment) pas incompatible avec l’adhésion au projet européen. L’exemple nord-irlandais plaide aussi pour cette idée.

La montée des nationalismes dans d’autres Etats membres est également un révélateur de ces crispations autour des inégalités territoriales, de la peur du déclassement, des fractures générationnelles. Intégrer sérieusement ces réalités, ces craintes et envoyer des signaux clairs aux populations les plus exposées, cibles toutes trouvées des nationalistes, sera un préalable dans l’entreprise de renaissance de l’Union Européenne, sans quoi son idée fondatrice de construire sa prospérité sur l’ouverture sera toujours plus difficile à porter. Difficile ? Impossible ? Faisons-le, donc !

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