Le Luxembourg s’est récemment doté d’un nouveau tableau de bord de la compétitivité visant à évaluer sa performance dans ce domaine en comparaison des autres pays de l’Union européenne. Parmi les 67 indicateurs pris en compte par ce tableau de bord, l’un inquiète particulièrement les acteurs économiques, à savoir la rentabilité des sociétés non-financières mesurée en divisant l’Excédent Brut d’Exploitation, c’est-à-dire les « marges » des entreprises et les revenus mixtes des indépendants, par le Chiffre d’Affaires réalisé. En effet, le Grand-Duché occupe une peu envieuse dernière position concernant cet indicateur. (Tous les graphiques réalisés pour ce billet ont pour source les données d’Eurostat)

Dès 2008, le ratio EBE / CA des sociétés non financières était bien plus faible au Luxembourg qu’en Allemagne, aux Pays-Bas et à un degré moindre qu’en Belgique. Les performances des entreprises luxembourgeoises sont semblables à celles de leurs homologues françaises. La rentabilité des entreprises luxembourgeoises a évolué négativement jusqu’en 2013 avant de se redresser légèrement depuis. Le regain de rentabilité, observée entre 2013 et 2015 pour tous les pays hormis l’Allemagne est concomitant à une légère accélération de la croissance au sein de la zone Euro.

Au-delà de ce « big picture », la structure des produits et des coûts des entreprises dépend évidemment fortement de leur secteur d’activité. La faible rentabilité des entreprises luxembourgeoises pourrait provenir, en partie tout au moins, de la spécialisation sectorielle de son économie. Les différents secteurs du tissu économique peuvent être regroupés en trois grands groupes, successivement passés en revue dans les lignes qui suivent.

Les secteurs sans souci de rentabilité (activités de services administratifs et de soutien, immobilier)

  

Les secteurs à faible rentabilité (construction, commerce, transport, activités spécialisées scientifiques et techniques)

 

Les secteurs en crise de rentabilité (industrie, hébergement et restauration, information et communication)

Ainsi, trois secteurs ont connu sur les huit dernières années une forte baisse de leur rentabilité, dans l’absolu et relativement aux pays voisins du Luxembourg : l’industrie qui a subi un choc en 2009, le secteur de l’information et de la communication avec un déclin brutal entre 2011 et 2013, et celui de l’hébergement et restauration en dégradation constante sur la période.

La diminution observée de la rentabilité des sociétés de l’information et de la communication entre 2011 et 2013 provient d’une rupture de série, plus exactement d’un bond de 42 % du chiffre d’affaires en deux ans, dû à l’arrivée d’une ou de plusieurs entreprises sur le secteur.  Par ailleurs, l’évolution de la rentabilité du secteur selon le ratio EBE sur la valeur ajoutée n’est pas en déclin sur la période 2008-2015.

Cette analyse touche ainsi deux de ses limites. La première résulte de la taille réduite de l’économie luxembourgeoise. Quelques entreprises peuvent à elles seules modifier les indicateurs conjoncturels d’un secteur entier. Par exemple, les entreprises du commerce de minerais et de métaux représentent 44 % du chiffre d’affaires du commerce au sein du pays. La seconde limite dérive de l’utilisation d’un indicateur unique qui ne peut à lui seul expliquer la complexité d’une problématique telle que la rentabilité. Il demeure que celle-ci est préoccupante pour les secteurs de l’industrie, et de l’hébergement et restauration, qui emploient respectivement 33 000 et 19 600 personnes, soit 20 % de l’emploi hors finance et assurance du pays.

Un affaissement de la rentabilité peut avoir bien des origines : une baisse d’activité sans possibilité d’adapter les coûts dans les mêmes proportions, une augmentation des coûts de production, des matières premières ou de la main-d’œuvre causant ainsi une baisse structurelle de la rentabilité ou encore une diminution des marges liée à l’intensification de la concurrence.

Dans le cas du Luxembourg et dans le cadre des débats actuels portant sur l’indexation des salaires et la hausse du SSM, il est intéressant d’analyser l’incidence de l’évolution du coût de la main-d’œuvre sur la structure économique des entreprises. En effet, le Grand-Duché a historiquement des résultats médiocres concernant l’indicateur intitulé « Flexibility of wage determination » du Global Competitiveness Report 2017–2018 du World Economic Forum. Ceci pourrait en partie expliquer la panne de rentabilité des sociétés non financières.

Le choc qui a frappé l’industrie en 2009 se retrouve dans la forte augmentation des dépenses de personnel en proportion du chiffre d’affaires de cette même année. En effet, malgré le recours important au chômage partiel, les entreprises n’ont pas pu diminuer leur coût, notamment de main d’œuvre, d’une proposition équivalente au ralentissement de l’activité égal à 28 %. Des secteurs comme celui de la sidérurgie ont notamment été fortement impactés par la crise. Les entreprises industrielles ont pu ensuite réajuster leurs dépenses de personnel sans avoir retrouvé la rentabilité d’avant la crise comme le montre le graphique sur la rentabilité du secteur. Elles semblent moins concernées que d’autres par les évolutions du salaire social minimum car seuls 13,8 % des salariés de l’industrie sont rémunérés au voisinage du SSM (Inspection générale de la sécurité sociale – 2014).

En ce qui concerne le secteur Horeca, la part des dépenses de personnel dans le chiffre d’affaires n’a fait que croitre entre 2008 et 2015, passant de 32,4 % à 38,7 %. Ce ratio est stable pour les pays voisins du Grand-Duché. Le secteur de l’hébergement et restauration souffre bien d’un affaissement de sa rentabilité sans possibilité de s’adapter en termes de coût de sa main d’œuvre. Pourtant, entre 2005 et 2015, les prix dans les hôtels, cafés et restaurants ont augmenté de 35 %, soit plus que l’inflation globale au Luxembourg. Les entreprises de l’hébergement et restauration sont de très loin celles qui emploient le plus de salariés rémunérés au voisinage du SSM, avec plus de 50 % des travailleurs du secteur à ce niveau de rémunération. Le SSM non qualifié a progressé de 1 467 euros en janvier 2005 à 1 923 euros au mois de janvier 2015, soit une hausse de 31 %. Les prix se sont ainsi ajustés au coût de la main d’œuvre. Toutefois, ce n’est pas le cas de l’activité en volume par employé qui a eu tendance à diminuer. Cette baisse provoque un accroissement continu de la part des dépenses de personnel par rapport au chiffre d’affaires et, conséquemment, la dégradation inexorable de la rentabilité.

Les entreprises luxembourgeoises éprouvent, pour beaucoup d’entre elles, un déficit de rentabilité par rapport à leurs semblables installées dans les pays voisins. Au cours des huit dernières années, l’écart ne s’est aucunement réduit, ce qui montre une incapacité à réajuster structurellement les sociétés non financières luxembourgeoises. L’analyse par secteur laisse transparaître des réalités diverses derrière une relative stabilité de la rentabilité. Il est à craindre l’existence d’une fracture sectorielle au sein du tissu économique luxembourgeois, fracture qui aurait tendance à se creuser progressivement. D’un côté, des entreprises liées aux secteurs de la finance ou à des activités à haute valeur ajoutée arrivent à dégager une rentabilité comparable voire supérieure à celle des pays voisins. C’est le cas pour les sociétés immobilières et celles des activités de services administratifs et de soutien dont la rentabilité est tirée vers le haut par les entreprises de location et location-bail. A l’opposé, des entreprises à plus faible valeur ajoutée, symbolisées par le secteur de l’hébergement et restauration ou celui des services relatifs aux bâtiments et aux aménagements paysagers, voient leur marge fondre chaque année davantage car la progression de leur chiffre d’affaires n’arrive pas à suivre celle des salaires.

2 thoughts on “C’est graphe docteur ? La panne de rentabilité, un souci de flexibilité ?

  1. Bonjour,
    Bravo pour cette première analyse très intéressante qui a le mérite de creuser un sujet qui n’a pas retenu jusqu’à présent l’attention ni des responsables politiques, ni des organisations professionnelles alors que pourtant la question de la rentabilité est essentielle pour assurer le bien-être matériel dans une optique de long terme. Il faudra que cette première analyse soit étudiée en détail par le Ministre de tutelle, Monsieur Scneider et par le Ministre du Travail, Monsieur Schmit qui ont récemment prétendu que dans le présent «  boom économique «  notre economie pourrait facilement absorber une hausse significative du SSM.
    Au-delà de l’article, il faudrait approfondir l’analyse pour le commerce de détail car en éliminant le commerce de gros et le commerce des minéraux et metaux, il se pourrait que l’analyse du secteur Horesca s’appliquerait également au commerce.

    1. Bonjour,
      L’analyse a été faite ce vendredi, non pas sur l’ensemble du commerce de détail, mais pour le seul secteur du Commerce de détail en magasin non spécialisé, c’est-à-dire des supermarchés. L’évolution de leur rentabilité est en baisse, passant en 2005 de 6,8 % à 5,1 % en 2015, quand la part des dépenses de personnel sur le chiffre d’affaires augmentait de 8,0 % à 9,8 % sur la même période. Je ne dispose pas des statistiques sur la part des salariés au SSM à ce niveau sectoriel mais on peut raisonnablement considéré qu’il est important.
      Ainsi, la dégradation de la rentabilité est observée sur les trois secteurs étudiés qui ont pour caractéristique une forte proportion de main d’oeuvres non qualifiés : les supermarchés, l’Horesca ainsi que les services relatifs aux bâtiments et aux aménagements paysagers.

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