Série « Monde du partage ou partage du monde ? » – Automatisation, numérisation et emploi : l’amour f(l)ou (3/4)

En cette période de grand doute économique où il y a plus de questions (d’où viendra la prochaine crise? Faut-il davantage de régulation? Les réfugiés auront-ils un impact positif ou négatif sur la croissance? Comment sortir des politiques monétaires accommodantes? Comment retrouver un peu d’inflation? Le One Belt One Road chinois est-ce un plan Marshall 2.0 ?) que de réponses (…), un sujet – l’impact des ruptures technologiques[1] sur l’emploi – semble passionner plus que les autres.

Ici une étude (Frey -Osborne) qui nous apprend que 47 % des emplois aux Etats-Unis présenteraient une probabilité élevée d’automatisation à l’horizon de vingt ans, ici un livre (Jeremy Rifkin) qui nous prédi(sai)t que l’âge de l’accès mettra fin au travail salarié de masse tout comme l’âge industriel avait mis fin au travail forcé, là une étude (OCDE) qui nous apprend que ce ne serait que 9% des emplois qui seraient en danger, ici un document de travail (Fondation IDEA) qui « prédit » qu’il y aura encore des emplois salariés qui plus est par « gros paquet » dans le futur, une position qualifiée de parti-pris optimiste (Celine Yan Qi) dans un commentaire accompagnant le document de travail!

Qui a(ura) raison? En réalité, je ne le sais pas (et je ne suis pas le seul car dans une étude réalisée par Pew Research Center, 52% des près de 2.000 spécialistes interrogés estimaient que les créations d’emplois induites par les nouvelles technologies l’emporteraient sur les destructions, alors que 48% soutenaient le contraire). Mais parce que je suis d’accord avec moi-même, je continue de penser que dans un horizon prévisible, les innovations technologiques en cours ne devraient pas précipiter la fin du travail ni le chômage de masse.

Quatre éléments permettent de soutenir cette position :

Il est par conséquent permis de se demander compte tenu de la dynamique (positive) de l’emploi en Europe, de la plus grande sensibilité de l’emploi au PIB (comme en témoigne la faiblesse des gains de productivité), et du poids somme toute insignifiant du travail à la demande, pourquoi la fin du travail est-elle (re)devenue un point focal et d’inquiétude? Une partie de la réponse se trouve sans doute dans la capacité humaine à (aimer) se faire peur – ce qui explique que nous nous rendons dans des salles de cinéma voir des films d’horreur. Et pourtant, d’autres chocs bien réels (démographiques, climatiques, énergétiques, sociaux, politiques) nous menacent davantage que l’hypothétique fin du travail…


[1] Robotique de pointe, impression 3D, internet des objets, véhicules autonomes, intelligence artificielle, etc.

[2] Des sites ou des applications qui mettent en relation, d’un côté des donneurs d’ordre et, de l’autre des prestataires indépendants ou des particuliers, pour réaliser des tâches plus ou moins qualifiées et dans des délais plus ou moins court.

Un étésien d’optimisme ?

Un étésien[1] d’optimisme ?

10 ans après le début de la crise qui a déstabilisé le monde et fissuré l’Europe et 1 an après la décision des Britanniques de nous quitter, le « so German » pour certain(e)s et très grand pour tous (193 cm[2]) Helmut Kohl s’en est allé. Et l’heure n’est pas à la fanfaronnade : les velléités destructrices ne sont pas éteintes mais des sources de jouvence jaillissent, sans forcément lui assurer de s’envoler l’esprit tranquille…

Ministre-Président d’un Land grand-régional (Rhénanie-Palatinat) ; père de la réunification allemande ; l’un des principaux artisans de l’Europe et de l’euro quand il était chancelier (1982-1998) il se fera finalement critique du tournant « austère » emprunté par la zone euro en réponse à la crise[3]. Mais le départ d’Helmut Kohl intervient aussi un mois après l’élection d’un président français affichant son europhilie (contre vents et marées-ine), la semaine des 30 ans d’Erasmus et d’un accord entre l’Eurogroupe, la BCE et le FMI permettant, entre autres, de débloquer 8,5 milliards d’euros pour la Grèce. Répit plus que repos sans doute mais cette somme est débloquée après une laborieuse période de dissensions entre les créanciers : point question (officiellement) d’alléger dans l’immédiat la dette grecque avant les élections allemandes mais accord de principe du FMI à une contribution financière malgré tout. Si l’on ajoute à cela la bonne orientation des indicateurs de confiance comme de conjoncture et le ton des discours institutionnels (Commission, Banque Centrale), il apparaît que la zone euro a traversé des eaux plus troubles…

Si les récentes séquences électorales ont donné des sueurs froides à l’Europe, leurs issues offrent une chance plus qu’une rémission… Tandis que commencent les négociations du Brexit, il ressort d’une enquête du Pew Research Center que depuis le référendum britannique, l’assentiment citoyen à l’égard de l’UE aurait amplement rebondi, même en Grèce bien qu’elle affiche toujours une majorité défavorable[4] à près de 70%, que l’on peut rapprocher de la violence sociale des « ajustements » supportés par les Hellènes ces dernières années.

Graphique : Une perception favorable de l’UE en récente augmentation (en % des répondants)

Source: Spring 2017 Global Attitudes Survey. Q12 f – Pew Research Center

Mais cette enquête est également riche d’enseignements sur la perception, par les citoyens, du poids de l’Allemagne dans l’UE : si la grande majorité des sondés ont une vision très positive du pays, près de la moitié considèrent aussi qu’elle exerce une trop grande influence dans le processus décisionnel européen – ce qui ne devrait pas flancher avec le départ de la Grande Bretagne. Quand Helmut Kohl, lui, ambitionnait de « construire une Allemagne européenne et non pas une Europe allemande »[5]. Hégémonie réelle ou perçue ? Subie ou voulue ? Qu’importe la réponse, là n’est pas, aujourd’hui, la question.

L’Europe a besoin d’ambitions, de femmes et d’hommes d’Union plus encore que d’Etat qui, au-delà des seules questions (nécessaires) de budget ou de souveraineté, acceptent d’endosser la responsabilité des risques politiques afin de conduire des projets qui assurent des « paysages florissants » aux Européens, à tous les Européens. Les propositions constructives pour parfaire la zone euro et insuffler un nouvel élan à l’Union sont légion : du rapport des 5 Présidents aux recommandations du Monti Group[6] pour trouver des moyens de financement « plus transparents, simples, équitables et démocratiquement responsables » et écho au « pacte européen pour la croissance » de Michel Aglietta (voir vidéo ci-dessous), en passant par le livre blanc sur l’avenir de l’Europe et le pilier européen des droits sociaux de la Commission européenne, l’union pour l’emploi d’Agnès Bénassy-Quéré ou encore le projet de « Traité de démocratisation de la gouvernance de la zone euro » de Thomas Piketty, pour quelques-unes des plus récentes. Pour reprendre Agnès Bénassy Quéré, « les politiques doivent désormais appuyer sur le bouton » – le même et en même temps, naturellement…

Une fois n’est pas coutume, coller à l’actualité est l’occasion de rappeler à nos esprits pressés la grandeur de l’histoire et de ceux qui l’ont faite pour perpétuer leur (bon) instinct. Vivement « le temps des grands jours pour que les sermons soient courts et que les Würste soient longues » !


[1] Il s’agit d’un vent qui souffle périodiquement du nord sur la Grèce notamment, pendant l’été, y provoquant un temps chaud et sec.

[2] Qui lui a valu le surnom de « géant noir du Palatinat ».

[3] Il aurait dit d’Angela Merkel : « Die macht mir mein Europa kaputt ».

[4] Voir : http://www.pewglobal.org/2017/06/15/post-brexit-europeans-more-favorable-toward-eu/pg_2017-06-15-eu-brexit-00-00/

[5] Voir : http://www.lemonde.fr/disparitions/article/2017/06/17/helmut-kohl-l-artisan-de-la-reunification-allemande-est-mort_5146243_3382.html#GsMDHG2WiPEY6rzd.99

[6] Voir: http://ec.europa.eu/budget/mff/hlgor/library/reports-communication/hlgor-report_20170104.pdf

C’est graphe docteur ? (3/5) Plus d’emplois, donc moins de chômage ?

A travers cinq contributions sous le format « c’est graphe docteur ? », IDEA fait le point sur des statistiques, parfois étonnantes, toujours éclairantes, montrant des réalités du marché du travail luxembourgeois. Dans une optique de comparaison européenne, la troisième contribution fait brièvement le point sur la progression de l’emploi et son apport à la réduction du chômage.

Le marché du travail luxembourgeois est souvent dépeint sous un jour éminemment favorable, souvent à juste titre d’ailleurs. La progression de l’emploi total excède désormais les 3% et le taux de chômage est sur une pente descendante depuis l’été 2014.

Graphique: évolution sur un an de l’emploi (en %) et du taux chômage (en points de pourcentage)

Source : Eurostat, juin 2017.

Le graphique ci-dessus vient néanmoins nuancer ce constat d’ensemble. Il a été élaboré à partir de données diffusées vers la mi-juin par Eurostat, l’office statistique européen (dont le STATEC est le partenaire luxembourgeois). Chaque pays de la zone euro y est représenté par un point, qui est fonction à la fois du taux de progression de son emploi total sur un an (du premier trimestre 2016 au trimestre correspondant de 2017 ; axe horizontal) et de l’évolution annuelle de son taux de chômage harmonisé (d’avril 2016 à avril 2017 pour la plupart des pays ; axe vertical). Même si le chômage est un phénomène complexe et multidimensionnel, une forte progression de l’emploi devrait « toutes autres choses égales par ailleurs » s’accompagner d’un fléchissement du chômage (et inversement), d’où la pente négative de la droite de tendance reproduite au cœur même du graphique.

Le graphique permet d’emblée de « désacraliser » quelque peu le fort taux de croissance de l’emploi souvent évoqué au Luxembourg. Selon Eurostat, ce dernier taux se serait établi à quelque 3,2%, ce qui correspond en net à quelque 13 000 postes – un résultat objectivement impressionnant. Il convient cependant de noter qu’à la faveur de la reprise économique, de nombreux autres pays de la zone euro ont enregistré des taux plus élevés encore (Chypre, le Portugal, l’Irlande et surtout Malte, avec +6%) ou une progression certes inférieure mais raisonnablement proche (les Pays-Bas, la Slovénie, l’Estonie, la Slovaquie et l’Espagne, qui se situent entre +2 et +2,6%). Au total, le Luxembourg n’est donc qu’un des 10 pays sur les 19 de la zone euro (soit une majorité) qui affichent de bonnes performances. La situation du Grand-Duché paraît surtout exceptionnelle à l’aune de la relative atonie prévalant dans ses trois pays limitrophes (la France, avec +0,7%, la Belgique, avec +1,3%, voire l’Allemagne, avec +1,5%), qui induit une forme d’« illusion d’optique ».

Autre constat, plus préoccupant, mis en relief par le graphique : la forte croissance de l’emploi observée sur un an au Luxembourg – +3,2% pour rappel – s’accompagne certes d’une décrue du chômage, mais cette diminution paraît peu prononcée en comparaison internationale. Le taux de chômage grand-ducal n’a en effet fléchi que de 0,5 point de pourcentage d’avril 2016 à avril 2017, selon Eurostat. Or pour le groupe précité des 10 pays « très performants » en termes de créations d’emplois, qui se sont caractérisés par une hausse de 2% ou plus sur un an, le recul moyen du taux de chômage harmonisé s’est établi à 1,4 point de pourcentage – soit 3 fois plus qu’au Grand-Duché… Par ailleurs, avec son recul du taux de chômage limité à un demi-point d’avril 2016 à avril 2017, le Luxembourg se compare à l’Autriche, l’Allemagne et la France. Trois pays pourtant caractérisés par une création nette d’emplois nettement moins dynamique.

La traduction graphique de ces constats est que le Luxembourg se situe parmi les pays lévitant allégrement au-dessus de la « droite de tendance », ce qui signifie qu’un même taux de croissance de l’emploi s’accompagne d’un recul relativement faible du chômage – ou qu’un fléchissement donné du chômage requiert une plus forte augmentation de l’emploi. La forte croissance de la population active observée au Luxembourg et le recours à la main-d’œuvre non résidente (souvent très qualifiée) peuvent en partie expliquer un tel décalage. Cependant, un pays se situant nettement en dessous de la droite de tendance comme l’Irlande, où la croissance de la population en âge de travailler a pourtant été encore plus soutenue qu’au Luxembourg en 2016, a affiché une réduction du chômage de quelque 2 points de % en l’espace d’une année seulement (au départ d’un niveau de 8,4%, contre 6,4% au Luxembourg, en avril 2016) et ce en dépit d’une progression de l’emploi largement en ligne avec celle du Luxembourg. Ces chiffres doivent certes être interprétés avec précaution et ils devront inévitablement faire l’objet d’un étroit suivi. Reposant sur une période de temps assez courte, ils pourraient en effet refléter dans une certaine mesure des phénomènes temporaires ou conjoncturels.

La bonne performance de certains pays dits « périphériques » pourrait en outre s’expliquer en partie par des effets de rattrapage consécutifs au vif décrochage qu’ils ont subi pendant la crise économique et financière. Il convient cependant de noter dans la foulée que les nations figurant sous la courbe de tendance ne peuvent être assimilées sans autre forme de procès aux « pays périphériques », ces pays « sous la courbe » présentant au final des profils très différents (pays « du sud », d’Europe centrale et orientale, Belgique, Pays-Bas, etc.). La Grèce, pays « périphérique » par excellence, se situe par ailleurs résolument au-dessus de la droite de tendance, à l’instar du Luxembourg.

En conclusion, le Luxembourg affiche de bonnes performances en matière d’emploi, mais il ne peut absolument pas se reposer sur ses lauriers, certains chômeurs résidents paraissant assez démunis par rapport à la vive concurrence émanant des pays limitrophes faute, notamment, de qualifications suffisantes. Le Grand-Duché doit en particulier veiller à ce que les créations d’emplois, objectivement assez soutenues, soient plus « efficaces » en termes de résorption du chômage[1]. Il s’agit en particulier de lutter de manière résolue contre le chômage de long terme (46% des chômeurs sont inscrits depuis plus d’un an), le sous-emploi des moins qualifiés (79% des demandeurs d’emplois présentent un niveau de formation inférieur ou moyen) et le chômage des seniors (près de 30% des chômeurs ont 50 ans ou plus) – trois dimensions se recoupant dans une large mesure et qui compliquent grandement l’appariement entre l’offre et la demande de travail. Le projet de loi « portant modification du Code du travail en vue de l’introduction d’un nouveau dispositif de lutte contre le chômage de longue durée », déposé à la Chambre des Députés début juin, est bienvenu dans ce contexte. Il conviendra cependant d’évaluer de près et de manière continue son incidence sur le « noyau dur du chômage » et de renforcer en parallèle l’effort de formation à destination des personnes les moins qualifiées.


[1] Une étude du STATEC, figurant dans la NDC n°2 de novembre 2014 (http://www.statistiques.public.lu/catalogue-publications/note-conjoncture/2014/PDF-NDC-02-14.pdf) montre quant à elle, sur la base d’une analyse économétrique en série temporelle, que le taux de chômage ne tend à décliner qu’en présence d’une progression annuelle de l’ordre de 4% de l’emploi. A partir d’une analyse en série temporelle similaire, la Fondation IDEA (Idée du mois n°10, pages 16 et 17, http://www.fondation-idea.lu/wp-content/uploads/sites/2/2016/10/IDM_3decennies.pdf) a pour sa part montré que le taux de croissance de l’emploi requis pour stabiliser le chômage était de 4% (et de 3,2% « post 2008 »). Ces résultats sont encore moins favorables que suggéré par le graphique ci-dessus, établi au moyen de données d’Eurostat.

Série « Monde du partage ou partage du monde ? » – Crowdfunding (2/4)

A en croire Sénèque, « un bien n’est agréable que si on le partage ». Cet adage résonne particulièrement à l’heure où l’économie du partage est aussi médiatiquement promue ou crainte qu’économiquement balbutiante. Explorant ces pratiques qui suscitent engouement et controverses, IDEA a élaboré une série de 4 contributions, intitulée « Monde du partage ou partage du monde ? ». Elles offrent plusieurs angles de vue sur la réalité de l’économie du partage au Luxembourg dont le deuxième volet sera celui du crowdfunding : « Bière qui mousse amasse la foule » (Claude Frisoni).

Si 4% des Français pensent que les FinTech pourraient désigner un appareil de Fitness (Deloitte – 2017), le crowdfunding, qui signifie littéralement « financement par la foule » est, quant à lui, une pratique ignorée de près de 40% des résidents luxembourgeois (TNS Ilres – 2017). En espérant que vous ne soyez pas de ceux-là pour la suite de l’article.

De l’importance de la proximité

Inutile de chercher, le Royaume-Uni en est le champion incontesté en Europe (143 plateformes sur 510 hébergées, plus de 70% des projets y sont localisés et 90% du total des capitaux levés, soit 1,8 sur 2 milliards). Suite à l’attentat de Manchester, des campagnes de crowdfunding ont d’ailleurs été lancées pour soutenir les familles des victimes et les SDF qui leur ont porté secours.

Si la générosité internationale est ici sollicitée, « l’ancrage local » d’un projet semble être un déterminant du succès des campagnes de financement. Ainsi, les projets transfrontaliers, c’est-à-dire réalisés ailleurs que là où est hébergée la plateforme, représentent moins de 8% des montants levés. De ce point de vue quantitatif, le Grand-duché n’est sans doute pas le mieux armé. L’historique du crowdfunding peut s’y résumer en quelques chiffres dont chacun appréciera le poids à l’aune de ses propres référentiels :

  • 46 campagnes financées, (et 81 n’ayant pas atteint l’objectif fixé),
  • pour un montant de 3 400 000 euros,
  • avec 17% de la population résidente ayant déjà financé un projet (Crowdsurfer et TNS Ilres).

D’ailleurs, deux plateformes de financement luxembourgeoises, offrant des récompenses symboliques (le produit ou le service financé), furent lancées en 2010 et 2014 mais n’ont pu se pérenniser faute, sans doute, d’attirer suffisamment d’adeptes pour porter comme financer les projets.

Par le peuple, pour le peuple ?

Mais de même que la taille n’augure pas de l’esprit, balbutiant ne signifie pas absent : en 2013, l’Artbook tiré du film d’animation franco-luxembourgeois Mr Hublot, couronné aux Oscars, a pu être financé à hauteur de 11.990 euros par 221 contributeurs (lorsque l’objectif était de 7000 euros) via une plateforme de crowdfunding.

Très récemment, des projets de financement participatif immobilier ont rencontré un succès fulgurant avec des promesses de retours très élevés pour l’investisseur (8% par an sur 28 mois), donc un coût important pour le porteur de projet, et des tickets d’entrée tout aussi « faramineux » (200 000 euros) – rétrécissant substantiellement la taille de la « foule ».

Une forme alternative d’intermédiation financière ? Pas si sûr…

Si le crowdfunding ne s’est pas taillé la part du lion (à peine a-t-il entamé la cerise sur le gâteau), cet effort de financement collectif de projets pourrait s’avérer un préalable autant qu’un complément aux institutions traditionnelles en permettant de tester le « produit » et de convaincre une future clientèle déjà bien acquise. Par ailleurs, il affiche ici et là des réussites qui n’auraient, peut-être, pas pu être financées autrement que par ce biais – certaines études tendant à montrer que « la foule » (vous) saurait se montrer plus audacieuse que « les experts » (les investisseurs avertis)[1].

Au Luxembourg plus spécifiquement, les raisons du bas vol peuvent être démographiques (« faible » population), culturelles (aversion au risque, esprit d’entreprise languissant, préférence pour le don et le mécénat « traditionnels ») comme financières (accès au financement ouvert, préférence pour des actifs sûrs). Pourtant, si les prêts comme les prises de participation participatifs ne sont pas sans risque, ils ne sont pas non plus sans attraits… ce que d’autres pays semblent avoir intégré en légiférant à l’image de la France ou de la Belgique, créant un patchwork législatif susceptible de nuire au développement d’un marché européen des capitaux d’amorçage (et, à moindre échelle, grand-régional).

Si l’on considère que les résidents gagneraient à diversifier leur épargne, à cultiver leur amour du risque et à développer leurs connaissances financières, un « crowdfunding act » peut s’avérer pertinent. Dans cette veine, le Ministre des Finances Pierre Gramegna a ouvert une brèche en évoquant notamment la possibilité d’un nouveau statut plus léger « d’intermédiaire en financement » (voir la réponse à la question parlementaire n°243 de juin 2014). Dans le domaine « éducatif », un module « montage de projet et crowdfunding » pourrait être intégré aux « entrepreneurial schools » récemment déployées. Enfin, dans le cadre de la création d’un écosystème favorable aux business-angels et au capital-risque[2], des mesures fiscales en faveur du financement participatif pourraient être étudiées à l’instar de nos voisins belges.

Dans une Union européenne bientôt amputée d’un Royaume Uni potentiellement « sans passeport », il est important de parfaire les effets d’image pour attirer… les fo(o)ules.


[1] Mollick, Ethan R. and Nanda, Ramana, Wisdom or Madness? Comparing Crowds with Expert Evaluation in Funding the Arts (August 26, 2015). Management Science, Forthcoming; Harvard Business School Working Paper No. 14-116. Available at SSRN: http://dx.doi.org/10.2139/ssrn.2443114

[2] Voir : Michel-Edouard RUBEN, (septembre 2016), Document de travail : « Productivité : tellement de désaccords (En fait non, pas tant que cela !) », p 18-19.

C’est graphe docteur (2/5) ? Quand l’intérim va…

A travers cinq contributions sous le format « c’est graphe docteur ? », IDEA fait le point sur des statistiques, parfois étonnantes, toujours éclairantes, montrant des réalités du marché du travail luxembourgeois. La deuxième contribution s’interroge sur l’évolution de l’intérim depuis la crise et sa physionomie actuelle.

Avant de rentrer dans le vif des récents chiffres, quelques constats préalables s’imposent : si le travail intérimaire demeure marginal en proportion de l’emploi total, il s’est vigoureusement développé depuis le milieu des années 90, malgré un reflux aux lendemains de la crise économique de 2007 et de changements législatifs au niveau européen.

Evolution du nombre d’intérimaires au Luxembourg en fonction de leur lieu de résidence (2009-2016)

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Source IGSS

Au Luxembourg, l’intérim représentait 2% de l’emploi salarié avec 7740 intérimaires en 2016[1], soit un volume qui reste légèrement inférieur à 2008 (7922 salariés). Après avoir atteint un pic à 2,3% cette année-là, puis chuté à 1,7% en 2009, cette forme d’emploi temporaire remonte donc progressivement la pente[2].

En fonction des lieux de résidence des intérimaires, les évolutions s’avèrent très contrastées, faisant de l’intérim une clé de lecture intéressante des adaptations du marché du travail luxembourgeois aux variations conjoncturelles. Ainsi, si le regain actuel est particulièrement flagrant chez les frontaliers résidant en France, ils ont aussi plus massivement joué un rôle de « fusible » à partir de 2010 pour atteindre un creux de la vague en 2013, quand l’intérim résidant poursuivait quant à lui sa croissance – malgré une (très) légère inflexion cette même année.

En 2016, les frontaliers représentaient plus de 70% du total des intérimaires contre 76% en 2009. Comme l’atteste le graphique, les résidents français constituent le principal contingent de travailleurs intérimaires (57% du total), suivi des résidents (30%, majoritairement de nationalité portugaise).  Si la présence des frontaliers français dans l’intérim a reculé de 2010 à 2013, quand celle des résidents augmentait, leur « raccrochage » se fait à nouveau plus net. Ainsi, la « barre des 4000 » – un niveau qui n’avait plus été atteint depuis 2010 – a de nouveau été dépassée en 2016, bien que leur part se soit érodée par rapport à la période 2008 -2010 (quelque 65%)[3]. Les travailleurs frontaliers belges et allemands restent, quant à eux, peu représentés dans le travail intérimaire dont ils représentent respectivement 9% et 4%, malgré une progression de 2 points de pourcentage de la part des résidents belges par rapport à 2009.

Ces équilibres, peu fidèles à la physionomie de l’emploi total, pourraient être le reflet des différences de situations dans les bassins d’emploi avoisinants (disponibilité de la main-d’œuvre, taux de chômage, secteurs et niveaux de qualification…), de densités de population ou encore de perceptions « culturelles » du travail intérimaire.

Source : STATEC

Symbole de l’ajustement conjoncturel à la hausse (combler des besoins) comme à la baisse (faire face à un ralentissement d’activité) des effectifs des entreprises, le « baromètre » de l’intérim est donc à la fois le témoin et l’oracle[4] de la santé de l’emploi au Luxembourg.


[1] Pour « comparaison », d’après Eurostat, les employés des agences de travail temporaire représentaient en 2016 2,7% en France (2% en 2009), 2,1% en Allemagne (1,7%), 2,1% en Belgique (1,6%) et 2,2% en zone euro (1,8%) de l’emploi. C’est en Slovénie, aux Pays-Bas et en Espagne que cette part est la plus importante.

[2] Les récentes données du travail intérimaire transmises par les membres de la Fedil Employment Services permettent de rester optimistes avec une augmentation des heures prestées de 15,5% sur un an en mars 2017 – qui, combinée à celle du nombre d’intérimaires, constitue un indicateur de bonne augure.

[3] Voir: http://www.statistiques.public.lu/catalogue-publications/regards/2012/PDF-03-2012.pdf

[4] Voir: STATEC, Note de conjoncture n°2-13, p 71. Le STATEC s’est demandé si l’intérim était un indicateur précurseur pour le marché du travail luxembourgeois et a finalement établi que son évolution montrait une avance de 3 trimestres sur celle de l’emploi total.

La crise a 10 ans, qu’avons-nous appris pour la prochaine ?

C’est devant un auditorium comble que s’est déroulée le 13 juin, à la Banque de Luxembourg, une conférence IDEA sur les leçons de la crise, 10 ans après. Des thèmes tels que la régulation financière et l’union bancaire, l’union budgétaire, l’union pour l’emploi ou encore le rôle du politique ont été abordés lors d’un keynote speech suivi d’un panel modéré par Aline Muller (LISER) et composé d’Agnès Bénassy-Quéré (keynote speaker, Conseil d’Analyse Economique), Natacha Valla (Banque Européenne d’Investissement), Alex Bodry (LSAP) et Claude Wiseler (CSV).

Pierre Ahlborn, hôte de la soirée et membre du Conseil d’Administration d’IDEA, a rappelé la genèse d’IDEA (qui fête ses 3 ans) et salué les collaborateurs comme les orateurs, avant de partager ses souvenirs de « la crise » comme ses réflexions prospectives. Selon lui, céder à l’excès de réglementation reviendrait à « mettre trop de papier aluminium autour des fusibles » ce qui « n’empêchera pas la maison de brûler »… Une position débattue par la suite.

Agnès Bénassy-Quéré, keynote speaker de la soirée, a ensuite amorcé sa présentation par une « petite chronologie simplifiée » de la crise en revenant sur 8 événements marquants à ses yeux. En juillet 2007, alors sur la route des vacances, elle comprend – difficilement à cause d’une liaison radio intermittente – que « quelque chose de grave se passe » : l’éclatement de la crise des subprimes. S’enchaînent alors la faillite de Lehman Brothers, la crise économique mondiale et les crises européennes en particulier. En juillet 2012, en pleine rechute européenne, Mario Draghi lâche cet énigmatique : « Whatever it takes ». Au fil de ces années, un mouvement mondial de re-régulation financière s’est enclenché.

Un certain nombre de leçons ont été tirées de la crise. En premier lieu, l’importance de la régulation et du contrôle prudentiel des banques a été unanimement reconnue. En deuxième lieu, on a redécouvert l’importance des politiques macroéconomiques, notamment face à la violence sociale des ajustements budgétaires qui ont été opérés dans certains pays. Enfin, les incohérences du Traité européen ont été mises au grand jour montrant, in fine, qu’une monnaie sans Etat créait de l’instabilité. Par ailleurs, les faits ont contredit les principes de non monétisation (Irlande), non renflouement (Grèce) et non défaut (Grèce) contournant pour partie le Traité.

Qui dit leçons dit actions ? Des progrès importants ont été accomplis depuis la crise. Ainsi l’union bancaire a été amorcée (mécanisme unique de contrôle, régime unique de résolution des crises,…) mais gagnera à être complétée afin de réduire et partager le risque. Cependant, la coordination des politiques économiques semblent, pour l’heure, demeurer un vœu pieux.

Que faire de plus ? Pour Agnès Bénassy-Quéré, comme l’union monétaire a répondu aux défaillances du « système monétaire européen », une union budgétaire pourrait combler les manques actuels. Mais avant d’acter le principe d’un budget européen, encore faut-il en définir la finalité : gérer la dette accumulée ? Investir dans des projets communs ? Disposer d’un outil de stabilisation macroéconomique ?

Et du point de vue allemand ? Dans les discussions sur un avenir commun, il importe de garder en tête la position de l’Allemagne pour qui, caricaturalement, chacun devrait assumer ses choix passés et leurs conséquences, la croissance viendrait des réformes structurelles et les politiques keynésiennes ne fonctionneraient pas. Ces positions répondraient à plusieurs principes résumés comme suit : prudence vis-à-vis de tout aléa moral, préférence pour la subsidiarité, importance du lien démocratie/fiscalité et du respect des règles. Pour avancer ensemble, il importe donc de combiner de manière optimale convergence (incitations à réformer), stabilité (instruments contra-cycliques) et solidarité (transferts temporaires et ciblés).

Last but not least, pour parfaire la zone euro, Agnès Bénassy-Quéré a développé l’idée d’« union pour l’emploi » combinant nécessairement des standards pour les marchés nationaux (contrat de travail, protection des travailleurs,…), un marché unique du travail (reconnaissance effective des diplômes, investissement dans la formation pour les métiers en tension,…) et une solidarité pour les « perdants ». Ce dernier pilier, qui ne saurait être bâti sans les deux autres, permettrait à l’Europe d’intervenir en complément des Etats membres dans des bassins durement frappés par le chômage, sur le modèle américain. La mise en place de cette réassurance chômage européenne pourrait passer par une refonte du Fonds européen d’adaptation à la mondialisation (qui a aidé… 6 000 chômeurs à travers l’Europe, pour un montant dérisoire à l’échelle européenne de 150 millions d’euros).

Après cette présentation, les panelistes ont proposé leurs analyses économiques autant que politiques de cette crise et des multiples réponses qui y ont été données ou devraient l’être (pour contrecarrer la prochaine ?).

En premier lieu, chacun a exprimé sa perception des mesures prises après la crise, dans un certain contexte de « diabolisation » de la finance. Natacha Valla s’est voulue positive en soulignant que la crise a entraîné un changement de paradigme. Ainsi, des institutions comme le FMI, qui prônaient jusqu’alors la dérégulation financière, sont devenues sensibles aux messages macroprudentiels avalisant le principe même du contrôle. La toile de fond aurait changé en somme. Pour Agnès Bénassy-Quéré, la prise de conscience quant à la nécessité de se coordonner et de s’informer mutuellement a été réelle, à l’image d’un communiqué exhaustif transmis par le G20 en 2009. Claude Wiseler a abondé dans le sens de l’acceptation généralisée des mécanismes de contrôle et la nécessité de parfaire l’union bancaire. Cependant, une question reste en suspens selon lui : quel rythme est-il politiquement possible de suivre ? Il a rappelé l’importance de la pédagogie vis-à-vis des populations et la difficulté de persuader tout le monde de monter à bord du même train. Enfin, pour Alex Bodry, personne ne questionne le fait qu’il faille réguler. Mais jusqu’où ?

La problématique des perceptions sociétales et du rôle du politique a alors été soulevée. Agnès Bénassy-Quéré a employé une métaphore éloquente : interrogées sur leur vision de la répartition des revenus, la majorité des populations européennes la perçoivent comme une pyramide alors qu’elle s’apparenterait en réalité à un tonneau… Seuls les Américains semblent réalistes (ils perçoivent une pyramide et c’en est bien une) ainsi que les Scandinaves (ils perçoivent un tonneau et c’en est bien un). Claude Wiseler a réagi en constatant qu’au moment de la crise, le politique a identifié des difficultés individuelles sans percevoir le risque (social notamment) global. Natacha Valla a établi un pont avec les entreprises qui, confrontées à l’incertitude, ont massivement désinvesti. Or les moyens adéquats de réponse à l’incertitude manquaient pour accompagner ces entreprises. Claude Wiseler l’a illustré par l’exemple de « petits travaux » rapidement commandités alors qu’il était Ministre des travaux publics pour maintenir l’activité des entreprises. Pour Alex Bodry, le politique a aujourd’hui du mal à argumenter par la raison et doit, de plus en plus, faire appel aux sentiments, ce que certains partis extrêmes exploitent largement.

Dans un contexte de défiance à l’égard du politique et de reprise (fragile) s’est enfin posée la question du modèle social de demain. Car les conséquences de la crise sont encore visibles sur le marché de l’emploi, avec une détérioration notable de sa qualité et des trajectoires durables de précarité. Pour Agnès Bénassy-Quéré, on peut retenir de la crise politique actuelle que les emplois sont plus recherchés que les allocations. Le chômage systémique n’est de ce point de vue pas acceptable d’où l’impérieuse nécessité de formation – car le manque de disponibilité de la main-d’œuvre adaptée serait un autre frein à l’investissement selon Natacha Valla. Pour Claude Wiseler, il nous faut repenser le logiciel européen en établissant de nouvelles priorités ce qui est difficile à mettre en place dans une Europe qui n’a pas l’assentiment des Nations. Mais il convient de le faire avec ce que nous donnent les Traités, pour Agnès Bénassy-Quéré, car leur révision serait une infructueuse dépense d’énergie. Selon elle, une partie du Fonds social européen (FSE), déjà doté de 83 milliards d’euros, pourrait financer les mesures de «l’union pour l’emploi ». Pour Alex Bodry, la crise de confiance actuelle implique de renforcer le pilier social de l’UE. Enfin, pour Natacha Valla, l’Europe doit fournir un effort de marketing, afin de mieux valoriser aux yeux des citoyens européens les efforts consentis.

Lors de la session de Q&A, Pierre Ahlborn a invité à la prudence face aux possibles erreurs de diagnostics, soulignant que les banques étaient des intermédiaires et que les subprimes avaient été créées en réponse à la volonté politique de permettre une accession généralisée à la propriété. Aussi, blâmer et surréguler le secteur s’avèrerait aussi injustifié que contreproductif. Selon lui, il est en effet particulièrement pertinent d’évoquer une union pour l’emploi au Luxembourg, qui « subit » certaines entraves à la mobilité des travailleurs frontaliers (cotisations, impôts). Il a également insisté sur le fait que certaines dispositions européennes allaient à rebours de l’objectif visé d’unification des marchés (voir les crédits immobiliers transfrontaliers, par exemple).

Une seconde intervention a permis d’élargir encore le débat. Pour l’intervenant, à une crise mondiale on apporterait aujourd’hui des « mesurettes » – ce qu’Agnès Bénassy-Quéré a « contesté », considérant, sans nier les difficultés globales, qu’il y a un problème intrinsèque à la zone euro (voir la « crise souveraine »). Il a par ailleurs valorisé le rôle de l’Etat stratège et régulateur – versus le tout marché – ce qu’Agnès Bénassy-Quéré a réaffirmé. Ainsi, avec l’avènement d’une économie numérique et ses fameux GAFA, qui constituerait une véritable machine à produire des gagnants et des perdants, l’Etat en général, et l’UE en particulier, ont un rôle clé à jouer pour assurer l’équilibre entre efficacité et équité.

Enfin, si la reprise est là, les chantiers pour l’asseoir ne manquent pas car elle demeure fragile, avec des cycles financiers qui complexifient la décision politique selon Natacha Valla. Pour Agnès Bénassy-Quéré, plusieurs pistes connues sont envisageables afin de compléter la réfaction de la zone euro mais les politiques doivent appuyer sur le bouton. Ce à quoi Claude Wiseler a répondu que la difficulté à 19 (ou à 27) était de pousser en même temps et sur le même bouton

  • Rolf Tarrach/Erna Hennicot-Schoepges/Carlo Thelen/Claude Wiseler/Alex Bodry

  • Pierre Ahlborn

  • Public

  • Agnès Bénassy Quéré

  • Alex Bodry et Natacha Valla

  • Claude Wiseler

  • Natacha Valla

  • Panel

Quels enjeux pour favoriser la recherche et l’innovation au Luxembourg ?

Ce billet est une contribution de la Fondation IDEA asbl au numéro de mai-juin 2017 d’Entreprises Magazine, dans le dossier « Faut-il craindre l’innovation ? ».

Au-delà des aspects sociétaux qui sont en jeu dans ce domaine, favoriser l’innovation au Luxembourg est une ambition affichée (et assez largement partagée) qui poursuit deux grandes finalités économiques. Tout d’abord, elle doit aider au renforcement durable des gains de productivité du pays et à tendre vers la croissance tantôt qualifiée d’« intensive », « qualitative » ou encore « intelligente ». Ensuite, l’innovation est l’un des principaux piliers de la volonté de diversification économique visant à développer des niches de compétences à forte valeur ajoutée, que ce soit au sein du principal moteur économique du pays – la finance – ou dans d’autres secteurs stratégiques (matériaux, logistique, santé, espace, numérique). Il s’agit bien d’assurer les meilleures conditions possibles pour le développement économique à long terme.

Un nouveau tournant

Au début des années 2000, le Luxembourg a entamé une profonde transformation de son système d’innovation, à grand renfort d’investissements publics. En 15 ans, les crédits de l’Etat en faveur de la R&D ont été multipliés par 12 (passant de 28 à 329 millions d’euros). Cet effort financier s’est traduit par la création puis le développement de l’Université, des Centres de Recherche Publics et d’agences en charge de l’accompagnement (y compris financier) de la stratégie de recherche et d’innovation, tels que le Fonds National de la Recherche ou Luxinnovation.

Faiblesse des dépenses de R&D dans le secteur privé : à rattraper ou à relativiser ?

L’indicateur sans doute le plus commenté dans le domaine de la recherche et de l’innovation, à savoir l’intensité des dépenses intérieures de R&D dans le PIB, est faible et a même tendance à baisser au Luxembourg. En 2015, les dépenses totales de R&D se sont élevées à 671 millions d’euros, soit 1,31% du PIB, classant le pays au 16ème rang dans l’UE, contre 1,6% en 2000 (10ème rang). La forte hausse des crédits publics n’a donc pas compensé la baisse des dépenses relatives des entreprises qui sont passées de 1,45% du PIB en 2000 à 0,69% en 2015 plaçant le Grand-duché au 17ème rang européen pour cet indicateur. Ces efforts sont par ailleurs concentrés dans un petit nombre d’entreprises (une dizaine d’entreprises représente 75% des dépenses privées totales au Luxembourg).

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Néanmoins, il est important de rappeler que la R&D ne constitue pas une finalité en soi, mais bien l’un des moyens (inputs) pour construire un écosystème favorable à l’innovation (output). Il faut également préciser que cette mesure est imparfaite dans le cas du Luxembourg. Le poids du secteur des services, traditionnellement moins intensif en R&D et dans lequel il est difficile de mesurer les dépenses concernées (notamment dans le secteur financier), l’importance du PIB ainsi que la forte présence d’entreprises appartenant à des groupes internationaux peuvent expliquer la faible intensité apparente des dépenses en R&D. Pour ce qui concerne le secteur manufacturier, on ne note pas de baisse significative des dépenses de recherche.

D’autres indicateurs dans le domaine de l’innovation montrent une situation plus favorable. D’après l’enquête communautaire sur l’innovation d’Eurostat, 65% des entreprises luxembourgeoises de plus de 10 salariés sont dites « innovantes » (en considérant les innovations de produits, de procédés et de marché) contre moins de 50% à l’échelle de l’UE, classant le pays au 2ème rang juste derrière l’Allemagne. L’« EU Innovation Scoreboard », qui synthétise les résultats de 25 indicateurs, place le pays parmi les « strong innovators » (9ème rang sur 28) et le « Global Innovation Index » le place au 12ème rang sur 182 pays à l’échelle mondiale. L’écart entre les classements du Luxembourg concernant les dépenses de R&D des entreprises et le caractère innovant de son économie s’explique sans doute en partie par le fait que l’innovation se nourrit aussi de transferts de technologie en provenance de l’étranger.

Il n’en demeure pas moins que le gouvernement a affiché une ambition pour 2020 allant au-delà des résultats actuels en matière d’intensité de la R&D avec une cible de dépenses publiques comprises entre 0,7% et 0,9% du PIB (0,64% aujourd’hui) et de dépenses privées entre 1,5% et 1,9% (contre 0,67% constatés). Si le premier objectif semble atteignable, le second apparait comme définitivement manqué.

Consolider et coordonner les efforts

Le pays se trouve désormais dans une phase de consolidation et de mise en cohérence des efforts mis en oeuvre lors des deux dernières décennies afin de renforcer la recherche et l’innovation, en particulier dans les entreprises. Dans sa récente évaluation des politiques d’innovation luxembourgeoises, l’OCDE appelle de ses vœux une stratégie nationale d’ensemble. L’Organisation confirme que le pays est arrivé à une phase de renforcement de la masse critique et de la pertinence de la recherche publique, qu’il doit former et attirer les talents nécessaires, améliorer la gouvernance public-privé, favoriser l’innovation des entreprises et la coopération internationale. Au-delà de ces recommandations, quelques grands enjeux et exemples d’initiatives peuvent être mis en avant.

Face à la concentration des dépenses privées de R&D, il est inévitable de poursuivre les efforts pour que les PME et particulièrement les jeunes entreprises puissent s’engager dans des démarches de recherche et d’innovation. Au-delà des dispositifs d’aides directes existants et récemment renforcés (nouvelles dispositions du régime de promotion de la recherche, du développement et de l’innovation, votées le 21 mars dernier) et des initiatives d’accompagnement proposées par des acteurs comme Luxinnovation (clusters, soutien au montage de projets), d’autres pistes doivent être explorées. Le « chèque d’innovation pour PME» mis en place en Suisse qui vise à « inciter les PME à collaborer avec des hautes écoles et des institutions publiques de recherche » est un exemple régulièrement cité et qui devrait être étudié dans le cas du Luxembourg. IDEA creusera cette piste dans une contribution à paraître.

Dans le même état d’esprit, la multiplication des initiatives de partenariats public-privé est un point à encourager. On peut citer dans ce domaine le projet de National Composite Center, une plateforme composé d’une douzaine d’entreprises industrielles et du centre de recherche public LIST permettant de mutualiser infrastructures et compétences, ou encore le projet spaceressources mêlant également investissements publics et privés.

De nombreux pays ont mis en place des incitations fiscales à la R&D (via des mécanismes de crédits d’impôts sur les dépenses). Si leur efficacité est parfois remise en cause, notamment en raison d’effets d’aubaine (des entreprises émargeraient au dispositif alors qu’elles auraient de toute façon investit en R&D), de telles incitations, sans doute plus ciblées (par exemple en les appliquant aux dépenses « nouvelles » de R&D), pourraient être étudiées dans le cas du Luxembourg qui gagnerait en attractivité pour l’installation de centres de R&D de groupes internationaux.

L’internationalisation des entreprises, la mobilité des actifs qualifiés et le développement de nouveaux vecteurs (big data, open source, MOOC, etc.) ont considérablement facilité l’accès au « stock » de connaissances et de technologies au cours des dernières années. Le développement de « l’innovation ouverte » modifie les stratégies d’innovation (et de protection de l’innovation) des entreprises. Pour appréhender cette nouvelle donne, il est nécessaire d’encourager les acteurs (entreprises « installées » et jeunes entreprises innovantes) à se rencontrer comme le fait le Luxembourg Open Innovation Club (LOIC.lu) mais aussi les grandes entreprises à « incuber » leurs propres « start-up », comme cela est le cas par exemple chez Paul Würth avec l’InCub. La R&D comme vecteur de la croissance qualitative est donc une affaire à suivre au Luxembourg.

Série « Monde du partage ou partage du monde ? » – Hébergement (1/4)

A en croire Sénèque, « un bien n’est agréable que si on le partage ». Cet adage résonne particulièrement à l’heure où l’économie du partage est aussi médiatiquement promue ou crainte qu’économiquement balbutiante. Consommation collaborative, économie collaborative, consommation basée sur l’accès, économie du partage, économie à la demande, Gig economy, économie de louage, capitalisme de plateforme… La taxinomie est riche pour désigner ces modèles économiques couvrant des biens et services comme des modalités d’échange aussi multiples que familiers, dont la nouveauté réside sans surprise dans les outils numériques, qui ont changé la vitesse et l’échelle des échanges. L’avènement des plateformes a ainsi décuplé les opportunités de rencontre, (quasi) immédiate, entre offre et demande, avec des coûts d’information et de coordination réduits, créant ou ouvrant ainsi des marchés. Cependant, les contours de l’économie du partage suscitent encore des désaccords conceptuels donc comptables sur son poids actuel (très limité rapporté au PIB a priori), ce qui n’augure en rien de son poids futur. L’avenir étant difficilement prédictible, restons dans le réel. Aujourd’hui, on partage pour l’essentiel (un peu) de son temps et de ses compétences, son logement, sa voiture et ses trajets ou encore son argent sur des plateformes.
Explorant ces pratiques qui suscitent engouement et controverses, IDEA a élaboré une série de 4 contributions, intitulée « Monde du partage ou partage du monde ? ». Elles offrent plusieurs angles de vue sur la réalité de l’économie du partage au Luxembourg dont le premier volet sera celui de l’hébergement : « Viens « chez moi », je n’y suis pas ! ».

Si l’impact des plateformes d’hébergement de courte durée sur l’hôtellerie comme l’immobilier locatif de longue durée divise, le Luxembourg semble, pour l’heure, assez faiblement exposé aux déboires comme au fait des opportunités.

Sans prétendre à l’exhaustivité, quelques raisons « simples » peuvent être invoquées.
D’une part, l’offre est limitée. Au Luxembourg, on partage encore difficilement « sa maison » (goût de la propriété, caractère rural, sous occupation, réticences quant à la colocation, rareté, absence de besoin de complément de revenus etc.). Ainsi la plateforme Airbnb – pour ne citer qu’elle – comptabilise environ 700 offres soit 8% rapportés à la capacité d’hébergement de courte durée totale du pays, contre plus de 50% à Paris par exemple.

D’autre part, le Grand-Duché est encore majoritairement une destination de tourisme d’affaires avec une clientèle sensible à l’efficacité, le confort, la disponibilité du personnel de service, l’intimité voire « l’anonymat » – autant de qualités prêtées à l’hôtellerie traditionnelle. Avec 2/3 des nuitées qui y sont liées, l’hôtellerie dépend fortement de la santé économique du pays, pour l’heure, florissante et affiche donc un bilan encourageant au regard de la progression des indicateurs clés de la performance hôtelière (nombre de nuitées, taux d’occupation ou « average day rate »), bien qu’il n’échappe pas à certaines difficultés (moindre résistance des « petites » structures (rentabilité, succession, classification, etc.)).

Mais gare à l’excès d’optimisme ou au déni imprudent. Comme celle de l’hôtellerie, la « santé » de l’immobilier locatif, déjà en relative surchauffe, devra être régulièrement auscultée à l’aune du développement de l’offre de « logements entiers » sur les plateformes. Avec l’arrivée de sites de conciergerie qui professionnalisent la location de courte durée susceptible d’assurer un meilleur rendement, il conviendra de rester vigilant et réactif afin d’éviter une raréfaction de l’offre de logements disponibles pour une occupation plus pérenne.

D’un point de vue juridique, s’il est inexact de considérer que les particuliers qui proposent un hébergement à la location sur une plateforme œuvrent en dehors de tout cadre légal au Luxembourg (oui, les revenus générés doivent être déclarés à l’ACD), il peut sembler déconstruit (frontières entre professionnels et amateurs au regard des cotisations sociales, protection de l’utilisateur, rôle des autorités communales etc.).
Chez les voisins, les autorités ont adopté des attitudes divergentes pouvant s’expliquer par des degrés d’exposition différents à « la disruption ». Mais certaines ont aussi su anticiper, se préservant de situations catastrophiques comme de décisions hâtives. Ainsi, la municipalité d’Amsterdam a très tôt ouvert les discussions avec toutes les parties prenantes pour co-définir un cadre et contenir les dérives éventuelles. Au Luxembourg, la recherche du consensus, la proximité des décideurs, l’interconnaissance et la diversité du pays comme la résilience de son économie semblent opportunes pour mettre en œuvre cette approche coopérative (« shared regulation »).

A bon entendeur, dodo.

C’est graphe docteur (1/5) ? Deux questions sur les frontaliers

A travers cinq contributions sous le format « c’est graphe docteur ? », IDEA fait le point sur des statistiques, parfois étonnantes, toujours éclairantes, montrant des réalités du marché du travail Luxembourgeois. La première contribution s’interroge sur l’évolution du recours aux travailleurs frontaliers.

La place des frontaliers sur le marché du travail est un sujet indissociable de toute discussion sérieuse sur les grands enjeux socio-économiques du pays. Ce billet propose de répondre à deux questions : les frontaliers prennent-ils « toujours plus de place » sur le marché du travail par rapport aux résidents ? Comment le « taux de recours » aux frontaliers évolue dans les différents secteurs d’activité ?

1. Il y a (beaucoup) plus de frontaliers, mais leur part se stabilise depuis 2009

Depuis 2009, on dénombre 30.000 salariés frontaliers supplémentaires au Luxembourg. Mais dans le même temps, le nombre de salariés résidents a cru de 31.500. En conséquence, la part des frontaliers dans l’emploi salarié s’est maintenue autour des 45%. Comme le montre le graphique ci-dessous, c’est surtout au cours de la deuxième moitié des années 1990 et avant 2008 que la part des frontaliers sur le marché du travail a fortement évolué (en passant de 28% à 44%). Depuis cette période et malgré un très fort dynamisme (61.500 emplois créés), il n’y a pas de modification significative de la structure d’ensemble du marché du travail de ce point de vue.

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2. Leur part ne progresse pas fondamentalement au sein des différents secteurs d’activité

En dehors du secteur de l’administration publique[1] (dans lequel 3% des emplois sont frontaliers), leur part dépasse le tiers des salariés dans tous les principaux secteurs de l’économie luxembourgeoise.

A l’exception de la logistique (« transports et entreposage ») où leur part a reculé sous la barre des 50%, les branches dans lesquelles les frontaliers représentent plus d’un salarié sur deux restent les mêmes qu’en 2009 : industrie manufacturière (64%), activités de services administratifs (55%), commerces et garages (55%), activités spécialisées, scientifiques et techniques (53%), information et communication (53%), construction (52%) et finance – assurances (50%).

C’est dans le commerce, l’industrie et la santé/action sociale que le taux de recours aux frontaliers augmente le plus.

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Ces données doivent évidemment être analysées plus en détail. Elles apportent néanmoins le constat que, dans un marché du travail très dynamique, le « taux de recours » aux travailleurs frontaliers n’a pas connu de grand changement depuis 2009 au Luxembourg.


[1] code NACE O

Infographie n°6: Projections de population, n’oublions pas les frontaliers

Retrouvez la version PDF de la Fiche IDEA intégrée au magazine Merkur dont cette édition portait sur les nouveaux espaces de travail.

Nous vous proposons une infographie qui, par la représentation visuelle de données, tâche de rendre les analyses et recommandations de nos publications accessibles au plus grand nombre.

L’infographie est suivie d’un article portant sur la même thématique qui la complète afin d’offrir, en 2 pages, un aperçu qui se veut éclairant sur un sujet socioéconomique pertinent.

Dans ce numéro: les projections de population et de travailleurs frontaliers à l’horizon 2060.