Quelle est la situation actuelle (au 30 juin 2015, 13heures 20)?

Puisque les autorités grecques n’ont pas su trouver la semaine dernière un accord au sein de l’Eurogroupe avec leurs « créanciers officiels » (BCE, FMI, autres pays de la zone euro), elles ont décidé (dans la nuit du vendredi au samedi) d’un référendum (pour le 5 juillet) qui portera sur la proposition des créanciers datant du 25 juin[1]. Cela a accéléré les retraits d’argent aux distributeurs automatiques dans le pays, décidé l’Eurogroupe à ne pas poursuivre le plan d’aide à la Grèce (pour le moment) au-delà du 30 juin, et motivé la décision de la BCE de ne plus augmenter les liquidités d’urgence apportées aux banques grecques via le dispositif exceptionnel ELA (emergency liquidity assistance). Les caisses des banques grecques, déjà sous pression, n’étant plus alimentées en argent frais supplémentaire au travers de l’ELA, il a été décidé d’un contrôle des capitaux (possibilité de retrait de 60€/jour et fermeture des banques jusqu’au 7 juillet). C’est ainsi la deuxième fois depuis 2013 qu’il y a un contrôle des capitaux dans la zone euro (la première fois c’était à Chypre) ; pour la deuxième fois dans un pays de la zone euro, un euro n’est plus vraiment équivalent à un euro des autres pays…

Comment en est-on arrivé là ?

Cela fait 5 mois que le gouvernement grec (en poste depuis le mois de janvier) négocie avec ses créanciers officiels – jadis « Troïka » rebaptisée depuis février « Institutions » – et que la Grèce et les Institutions s’échangent des « propositions » sans parvenir à un accord final convenable pour tous. Selon le dernier projet de proposition d’accord (daté du 26 juin) qui circule[2] (et qui diffère par endroit de celui du 25 juin), la Grèce et ses créanciers avaient cependant fait plus de 90% du chemin. Il ne restait en réalité que quelques désaccords à « clarifier » pour prolonger le plan d’aide : la question de la TVA (la Grèce voulait des hausses de TVA qui rapportent 0,93% du PIB et les Institutions 1% du PIB), la question de la taxe exceptionnelle de 12% sur les profits des entreprises de plus de 500.000 euros (les Institutions n’en veulent pas), quelques points techniques concernant les pensions, ou encore la question des dépenses militaires. Vu tout ce qui avait déjà été fait (et somme toute le peu qu’il restait à faire) le « moment » de ce référendum semble résolument mal choisi. Par ailleurs, il est surprenant que le gouvernement grec demande à son peuple de trancher dans 7 jours une question (Faut-il accepter les propositions des Institutions ?) qu’il n’est pas parvenu à trancher depuis 5 mois…

Que peut-il se passer jusqu’au 5 juillet ?

La meilleure chose serait sans doute que le gouvernement grec et les Institutions retournent à la table des négociations, trouvent un accord et que le référendum du 5 juillet n’ait pas lieu (un peu comme en 2011 quand un autre gouvernement grec évoquait déjà la possibilité d’un référendum) ; ou que le gouvernement grec appelle à voter pour le oui au référendum. Ce serait faire volte-face certes puisque le 29 juin au soir à la télévision le premier ministre appelait à voter pour le non ; mais ne vaut-il pas mieux un tel revirement et avoir un accord (qui pourrait être expliqué (politiquement) par les différences qui existent entre les textes du 25 et du 26 juin) plutôt que de risquer de mettre encore plus à mal l’économie grecque?

S’il n’y avait cependant aucune évolution de la situation jusqu’au référendum, et que le gouvernement continuait à préférer le non, la Grèce connaîtrait une semaine particulièrement désagréable. Tout d’abord, elle ne pourra sans doute pas honorer le remboursement de 1,6 milliard d’euros qu’elle doit au FMI pour le 30 juin (pas une catastrophe immédiate certes, mais un précédent quand même inquiétant). Ensuite, le contrôle des capitaux (retrait possible de 60 euros par carte bancaire par jour) n’est probablement pas tenable toute une semaine pour les banques grecques dans un contexte où la BCE a décidé de ne plus leur apporter d’argent frais supplémentaire (maintien de l’ELA à son niveau actuel). On estime qu’il y a 14 millions de cartes bancaires en Grèce, à raison de 60 euros de retrait (par précaution) par jour, cela représenterait jusqu’à 840 millions d’euros ; le système bancaire grec n’a pas les moyens de subir une telle saignée sur une semaine à niveau d’ELA constant. Aussi, il a été instauré un comité d’approbation des paiements pour les importateurs et les transferts vers l’étranger (paiement d’études dans les universités à l’étranger, soins médicaux, etc.). Le volume de transactions que risque de devoir valider ce comité rend son travail titanesque et particulièrement difficile à tenir dans la durée. Ajoutons à cela que ce contrôle des capitaux est un sérieux frein aux investissements étrangers (les investisseurs ne risquent pas d’aller investir dans un pays où leur argent risque d’être gelé), et risque d’impacter négativement la saison touristique (les touristes ne voudront pas aller dans un pays, sans savoir s’ils pourront retirer autant d’argent qu’ils le souhaitent dans les distributeurs automatiques).

Si la Grèce ne rembourse pas le FMI le 30 juin est-ce (très) grave?

Vraisemblablement, la Grèce ne pourra pas honorer l’échéance du 30 juin vis-à-vis du FMI. Ce sera « un nouveau moment Lehman » ; non pas que cela débouchera sur une crise de la même ampleur, mais il s’agit dans une certaine mesure d’un pas supplémentaire vers le défaut de paiement (et donc vers l’inconnu). Certes, le pire ne serait pas forcément pour l’immédiat. Ne pas honorer le FMI le 30 juin n’est pas du point de vue des agences de notation synonyme de « défaut de paiement » mais plutôt d’un « incident de paiement ». Les statuts du FMI permettant de la souplesse dans le paiement des « arriérés » ; il sera encore possible de «(re) discuter » pour un paiement plus tard et d’avancer (certes pas très calmement) vers le référendum.

Que risque-t-il de se passer avec le référendum ?

Déjà, organiser un référendum en une semaine (dans un pays qui n’en a pas organisé depuis 1974 et la fin de la dictature des colonels) n’est pas une mince affaire. Cela aura un coût (budgétaire) et fera des mécontents (les grecs de l’étranger ne pourront par exemple pas prendre part au vote). Si le « oui, nous acceptons les propositions des Institutions du 25 juin » l’emporte dans les conditions actuelles (le gouvernement appelle à voter non), ce serait un désaveu cinglant pour le gouvernement Tsipras et probablement le début d’une période d’instabilité politique en Grèce (démission du premier ministre, nouveau gouvernement). Comment accepter et mettre en œuvre (au nom du peuple) un accord pour lequel on avait appelé à voter non ? Si le « non, nous n’acceptons pas les propositions des Institutions du 25 juin » l’emporte, l’on risquerait de passer d’une situation de « dialogue de sourds » à « plus de dialogue possible du tout », sauf revirement inattendu de la position des Institutions. La BCE n’aurait alors sans doute pas d’autre choix  que de continuer à maintenir l’ELA à son niveau actuel (même si le gouvernement grec commence à menacer de l’attaquer en justice si elle décidait cela après la victoire du non au référendum). La Grèce, qui doit rembourser 3,5 milliards à la BCE le 20 juillet, risquerait, s’il n’y avait toujours pas de nouvel accord à cette échéance, de ne pas le pouvoir ; cet éventuel nouvel « incident de paiement » vis-à-vis de la BCE pourrait être le coup de grâce précipitant le GREXIT (retour à la drachme en Grèce).

Quels seraient les effets d’un GREXIT ?

Personne ne le sait avec certitude ; car aux coûts économiques (instantanés) s’ajoutent des coûts économiques (sur le long terme), voire des coûts géopolitiques (sortie de l’UE ? sortie de l’OTAN ?). Les effets (économiques) dans l’immédiat seraient a priori assez limités pour les autres pays européens. La Grèce ne représente que 2% du PIB de la zone euro et les prêts qui lui ont été consentis par les autres états membres sont déjà enregistrés dans la dette publique au sens de Maastricht et ne conduiraient donc pas à une envolée des dettes publiques de la zone euro. De plus, puisque ces prêts ont des maturités longues, techniquement le GREXIT ne signifierait défaut de paiement vis-à-vis des autres pays qu’à partir de 2020 (date des premières échéances de remboursements) à moins de demande de remboursements ancitipés par le FESF. Une réaction très négative (forte volatilité) sur les marchés financiers internationaux n’est toutefois pas à exclure. S’agissant du risque de contagion aux autres pays les plus vulnérables de la zone euro (Portugal, Espagne, Italie) cette hypothèse semble exclue compte tenu des pare-feux érigés par la zone euro depuis la crise (Mécanisme européen de stabilité, possibilité d’achat d’obligations souveraines par la BCE, Union bancaire).

Le plus dur serait à supporter par la Grèce elle-même : accélération de la fuite de capitaux, gestion d’une nouvelle monnaie, renchérissement des importations sans « boom des exportations » (base industrielle très faibles en Grèce). Le tourisme, secteur important, ne connaîtrait pas non plus forcément un essor soudain, car un GREXIT et une perte sévère de la valeur de la monnaie et des actifs sont de nature à générer dans le pays de sérieux troubles sociaux. En réalité, un GREXIT conduirait probablement à une profonde récession, à une hausse du chômage, et de sérieux problèmes de changes (le pays ne disposant que de peu de réserves en devises).

A plus long terme, un GREXIT pourrait poser la question (de façon permanente puisqu’ il y aura eu un antécédent) de l’irréversibilité de la zone euro. Une et indivisible avant, la zone euro changerait de nature et passerait de « véritable union monétaire » à « ensemble de pays en change fixe ayant une monnaie commune qu’ils peuvent abandonner » : une porte ouverte à d’éventuelles attaques spéculatives contre l’euro.

Quels seraient les effets d’un GREXIT sur le Luxembourg ?

Dans le scénario « optimiste », la zone euro ne connait pas de nouvel épisode récessif et au-delà de la perte que constituerait un non remboursement de la Grèce et de quelques séances de bourse agitées, il n’y a pas d’effets de contagion significatifs aux autres pays. Alors, comme l’ensemble des autres pays de la zone, le Luxembourg ne serait impacté que marginalement par un GREXIT.

Dans un scénario pessimiste, le GREXIT plonge la zone euro dans une nouvelle période de turbulence (montée des primes de risque, attaques spéculatives, grande volatilité, les bourses dévissent forcément, montée du chômage, frilosité des investisseurs étrangers envers la zone euro, nouvelle récession). Les perspectives de croissance du Luxembourg (plutôt bien orientées actuellement) s’en trouveraient affectées (notamment par le canal du commerce et de l’investissement en cas de crainte des investisseurs concernant la viabilité de la zone euro).

En vérité, comme toute première fois, personne ne sait anticiper vraiment ce qui se passerait en cas de GREXIT dans les autres pays de la zone euro.

Quelle est l’issue la plus souhaitable?

Le préférable (mais sans doute impossible) serait que la Grèce et les Institutions trouvent un  « commun accord de dernière minute» capable de mettre tout le monde d’accord et éviter la tenue du référendum ; cela voudrait dire que le gouvernement grec et les Institutions ont pu surmonter leur dernier différent, que le plan d’aide serait prolongé au-delà du 30 juin, que la BCE apporterait des liquidités supplémentaires aux banques grecques, que le FMI serait payer à temps, etc.

Le second best serait un référendum avec une large victoire du oui (idéalement soutenu par l’actuel gouvernement), et un accord signé dans la foulée par le gouvernement grec (qui met par la suite en œuvre les réformes consenties dans la cadre de ce nouvel accord) bien assisté par les européens (investissements en Grèce, restructuration de la dette publique grecque, apport de liquidité par la BCE, etc.) ; ou (car c’est une hypothèse à envisager) une victoire du non qui débouche sur un accord assez rapidement entre la Grèce et les Institutions (ce qui suppose implicitement que les deux partis auront mis beaucoup d’eau dans leur ouzo).

Le scénario catastrophe serait une très courte victoire du oui ou du non (du genre 49%-51%) – qui déboucherait sur une crise politique en Grèce -, accompagnée de la double décision des Institutions de ne pas proposer un nouveau plan d’aide et de la BCE de mettre fin au dispositif ELA en faveur des banques grecques. Ce serait sans doute une situation semblable au « chaos » pour la Grèce… et pour la zone euro (puisque la Grèce est – et il est bon de ne pas l’oublier – un membre de la famille…).


[1] Voir: http://blogs.ft.com/brusselsblog/files/2015/06/Table-compromise-250615-Version-CLEAN.pdf

[2] Voir : http://europa.eu/rapid/press-release_IP-15-5270_en.htm

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