Dans la foulée d’une première contribution sur ce thème publiée le 6 février 2015, nous souhaitons poursuivre notre examen du phénomène de la « fuite des cerveaux (brain drain) » dans le contexte luxembourgeois. Dans la première contribution, nous l’avions analysé en tant que défi pour l’Europe.

Suite à la première contribution sur ce blog, qui analysait la situation de la « fuite des cerveaux » au niveau européen, il paraît utile de considérer, dans une deuxième étape, comment le brain drain se présente au Luxembourg – soit sans nul doute le pays doté de l’économie la plus ouverte et la plus « internationale » en Europe. En 2014, le Luxembourg a connu un solde migratoire positif de 11.049 personnes (résultant de 22.332 arrivées et 11.283 départs), augmentant, à lui seul, la population de quelque 2%.[1] Dans le même temps, le nombre de salariés étrangers occupés au Luxembourg augmentait de 3 800 personnes en 2014, tandis que l’emploi frontalier – vecteur d’une forme de « brain gain » spécifiquement luxembourgeoise – progressait davantage encore, à raison de 4 600 personnes.

Il semble donc d’emblée évident que le Luxembourg bénéficie significativement de la mobilité des personnes. La stabilité politique, la qualité de vie, le multilinguisme, les salaires élevés en comparaison internationale, les transferts sociaux généreux… – on ne peut contester que le Luxembourg possède des atouts susceptibles d’attirer les travailleurs et les étudiants étrangers.

L’édition 2014 du « Global Talent Competitiveness Index » mené par l’INSEAD (Institut européen d’administration des affaires) confirme cette affirmation : le Luxembourg a réussi à se hisser au 5ème rang mondial parmi 103 Etats participants et il remporte même la palme d’or pour l’entrée d’étudiants internationaux. L’Institute for Management Development (IMD) et le World Economic Forum (WEF) attribuent au Grand-Duché, dans leurs études de compétitivité comparée, de très bons scores pour notre capacité à attirer des travailleurs internationaux hautement qualifiés (IMD 7/60, WEF 8/144) et pour notre aptitude à retenir ces talents (WEF 12/144).

En même temps, ces enquêtes dévoilent des difficultés et des défis qui constituent un risque pour la compétitivité et le futur développement économique du Grand-Duché. L’INSEAD lui attribue une série de notes insuffisantes, notamment au niveau de l’emploi des jeunes (87/103) et de la flexibilité du marché du travail (76/103).

Une évaluation qui nous paraît particulièrement alarmante est celle qui se réfère à la disponibilité d’ingénieurs et de scientifiques. Malgré une avancée de 10 places dans le classement WEF à ce sujet (52/144), la position demeure critique pour un pays qui se veut à la pointe du développement technologique et économique. L’évaluation de l’IMD n’est guère plus reluisante : le Luxembourg se situe à la 49ème place sur 60 pays répertoriés.

La pénurie de personnel hautement qualifié se fait sentir à travers toutes nos niches de compétences. Prenons l’exemple des technologies d’information et de communication (TIC) : ayant connu une progression de l’emploi de quelque 70% au cours de la dernière décennie et représentant de surcroît un important prestataire de services pour nos autres branches d’activité, le secteur des TIC est devenu primordial pour notre économie. Or, notre pays semble déjà toucher à certaines de ses limites endogènes en ce qui concerne les ressources humaines disponibles. Ainsi, Zynga et Kabam, deux des plus grandes maisons d’édition de jeux sociaux et de contenu Internet, viennent de quitter le Luxembourg, apparemment parce qu’elles éprouvaient des difficultés à recruter du personnel qualifié au Luxembourg…[2]

Contrecarrer les tendances au « brain drain » au Luxembourg

Etant donné que le Luxembourg est fortement dépendant d’une main-d’œuvre hautement qualifiée, surtout pour développer ses niches de compétences, une amélioration de l’offre de formations universitaires et professionnelles adéquates devient de plus en plus nécessaire, voire urgente. On peut notamment songer au secteur des TIC : la montée en puissance des compétences numériques (digital skills, e-skills) requises par les entreprises exige des profils de plus en plus spécifiques. Il faut par ailleurs préciser que les profils recherchés changent à la même cadence que le développement du secteur – qui compte parmi les plus innovateurs. D’où la nécessité absolue d’une main-d’œuvre certes spécialisée, mais également flexible et pleinement capable d’ « apprendre à apprendre ».

La formule gagnante consiste en une stratégie nationale cohérente impliquant tant les entreprises que l’Etat. Sachant que les investissements privés dans les activités de recherche et de développement (R&D) sont passés de 1,46% du PIB en 2000 à 0,71% en 2013, les entreprises devront déployer des efforts substantiels en la matière. Si l’Etat a quantà lui fourni un important effort de financement de la R&D au cours de ces dernières années, il devra, de son côté, assurer un environnement général adéquat pour le développement de nos secteurs prioritaires. Un tel environnement suppose de promouvoir l’innovation et l’esprit d’entreprise, de favoriser le financement des petites firmes innovantes et de veiller à unecollaboration accrue entre la recherche et l’industrie, entre la recherche publique et la recherche privée.

Alors que le Luxembourg était par exemple l’un des « early adopters » dans le domaine des TIC, disposant aujourd’hui de 40% de la totalité des centres de données européens du type « Tier IV », ce qui représente le plus grand nombre de centres de données ultra-sécurisés au monde, l’éducation dans ce domaine n’est guère conçue pour répondre aux exigences en termes de personnel qualifié. Alors que le monde est de plus en plus « digitalisé », seule une minorité d’étudiants (956 à l’université du Luxembourg pour l’année scolaire 2013/2014)[3] poursuivent des études d’informatique. Il y a donc lieu d’éveiller l’intérêt des jeunes pour les TIC et de promouvoir les débouchés professionnels de ce secteur. Il semble difficile d’attirer des informaticiens internationaux si les jeunes luxembourgeois ne s’y lancent pas « à bras le corps » faute de promotion effective du sujet, bien que les TIC constituent une priorité nationale.

Cette réflexion ne se limite pas aux seuls TIC : elle vaut également pour les technologies de la santé et les écotechnologies qui, elles aussi, constituent des secteurs d’avenir. Le FinTech constitue une autre voie prometteuse dans un pays où le secteur financier représente quelque 27% de la valeur ajoutée totale.

S’y ajoute le fait que nous ne pouvons plus nous servir aussi librement de notre « fiable et fidèle » pourvoyeur de ressources par le passé, à savoir la Grande Région. Vu la ressemblance croissante de nos velléités de diversification, elle est devenue l’un de nos principaux concurrents lorsqu’il s’agit d’attirer des talents. La Grande Région, tout comme le Luxembourg, cherche à croître par le biais de l’innovation. Une amélioration continue en matière d’innovation et de recherche scientifique s’avère donc non seulement favorable, mais indispensable.

Les experts de demain proviendront en partie de pays hors UE. Cette tendance future posera également des défis au niveau du logement, qui représente déjà l’un des principaux défis socio-économiques aujourd’hui. Les prix de l’immobilier ont progressé en termes nominaux de 173% depuis 2000, soit une moyenne annuelle de 8,1%… Ce qui explique d’ailleurs que la progression de l’emploi repose autant sur des travailleurs frontaliers. Si l’apport de ces derniers est à saluer, on peut légitimement se demander si des travailleurs qualifiés pleinement établis au Luxembourg ne seraient pas plus à même d’ancrer sur notre territoire un environnement général favorisant l’innovation, une « émulation créatrice » en la matière.

Une autre condition sine qua non pour attirer les « brains » internationaux est le renforcement de la langue anglaise dans notre paysage R&D.

Faire évoluer le cadre législatif en matière d’immigration

S’agissant des conditions préalables d’un environnement compétitif qui nous permettraient d’attirer non seulement des experts chevronnés, mais aussi des jeunes scientifiques, il serait tout aussi nécessaire d’adapter le cadre législatif. Il est vrai que plus que la moitié des étudiants inscrits à l’Uni.lu proviennent de l’étranger, plus spécifiquement de 107 pays – un chiffre tout à fait spectaculaire. Le Luxembourg a même réussi, l’année dernière, à remporter la palme d’or pour l’entrée d’étudiants internationaux.

Tandis que l’université convainc tous ces jeunes talents de poursuivre leurs études au Grand-Duché, notre législation est conçue d’une façon telle que ces derniers ne peuvent espérer bénéficier durablement de leur savoir. Bien que l’article 59 de la loi du 29 août 2008 portant sur la libre circulation des personnes et l’immigration permette aux étudiants ressortissants de pays tiers, qui ont achevé leur diplôme final au Luxembourg, de concrétiser une expérience professionnelle au Luxembourg, cette autorisation de séjour n’est valable que pour une durée maximale de deux ans. Cela devrait nous inciter à la réflexion : alors que nous sommes fiers d’accueillir autant de jeunes passionnés par les sciences et que nous sommes parfaitement conscients que nous avons besoin d’eux pour construire notre futur, nous ne leur donnons pas réellement la possibilité de faire avancer notre économie ensemble. L’heure est venue d’agir.

Relevons aussi que cette problématique ne se limite pas aux seuls étudiants : les ressortissants étrangers doivent fournir une preuve de logement avant même d’être en mesure d’entrer dans une relation de travail avec un employeur luxembourgeois au titre de la « carte bleue européenne », dont la durée est limitée à deux ans en droit national alors que la directive qui est à la base de la législation nationale prévoit une durée maximale de 4 ans. Circonstance aggravante : les employeurs potentiels des personnes souhaitant effectuer un travail hautement qualifié au Luxembourg ne sont pas autorisés à introduire une demande d’un tel titre de séjour. Le Luxembourg dépend de manière cruciale de la présence de travailleurs étrangers, du fait d’un évident manque de main-d’œuvre hautement qualifiée au Luxembourg ou même dans la Grande Région. Dans ces conditions, une nette amélioration de la politique d’immigration s’impose. Elle devrait même figurer en tête de l’agenda national du Grand-Duché.

D’ailleurs, au niveau de la législation nationale, il importerait de prolonger l’actuelle durée du « visitors visa », qui se limite à trois mois, et de donner lieu à un « investors visa », ce qui permettrait notamment de donner naissance à une nouvelle niche dans le secteur financier et de favoriser la création d’entreprises au Luxembourg. Une autre option souhaitable serait d’instaurer une procédure fast track pour de nouveaux résidents potentiels, identifiés comme apportant une plus-value « exceptionnelle » à l’économie luxembourgeoise.

Importance d’améliorer davantage l’image de marque du pays

Attirer durablement au Luxembourg des « talents » étrangers présuppose bien entendu que notre pays bénéficie d’une image favorable. Or dans le cadre des révélations de l’affaire « LuxLeaks » – une affaire qui a durablement terni l’image de notre pays – le Grand-Duché s’est retrouvé à la une de la presse internationale et ce guère de manière très positive. En outre, un récent sondage de la perception générale du Luxembourg a montré qu’une très grande partie (82%) de la population luxembourgeoise estime que l’image du Grand-Duché souffre de défauts de perception, qu’il faut y remédier et agir de manière concertée en ce sens[4]. Aucun pays ne peut être durablement compétitif en l’absence d’une réputation forte et positive. L’image de marque d’un pays constitue un élément déterminant de son attractivité. Faute d’une stratégie de communication claire, l’image du Luxembourg restera vulnérable aux accusations et clichés étrangers.

Les expériences de « marque-pays » réussies nous enseignent que les éléments majeurs à prendre en compte sont la situation géographique, le dynamisme de l’économie, la qualité de la gouvernance politique, le mode de vie, la culture et l’importance de l’activité scientifique nationale. Ce sont ces dimensions qui permettent de définir l’image (positive) d’un pays. Quant à la forme, il est essentiel de s’appuyer sur une action conjointe des autorités publiques, du monde des affaires et des citoyens afin que la stratégie soit vécue comme celle de la nation toute entière, et de disposer d’un organe de promotion efficace apte à diffuser de manière professionnelle une meilleure image du pays. Il est dans ce contexte encourageant de voir que le Ministère des Affaires étrangères et européennes a mis en place une stratégie offensive de promotion du Luxembourg à l’international, le « Nation Branding » et c’est avec impatience que nous attendons les résultats de la phase dite « participative »du projetqui consistait à impliquer les résidents luxembourgeois ainsi que les frontaliers en mettant àleur disponibilité un site internet qui leur permettait d’échanger leurs idées et perceptions du Luxembourg afin de contribuer à l’élaboration de l’image de marque du pays.

Si nous voulons attirer les experts les plus talentueux et retenir en même temps ceux dont nous disposons déjà, le Luxembourg doit convaincre par ses atouts et les décideurs politiques doivent comprendre qu’attirer et retenir une main-d’œuvre qualifiée sont deux objectifs qui se renforcent mutuellement : si par exemple nous réussissons à attirer les chercheurs internationaux, nos propres scientifiques verront une raison de plus de rester et si ces derniers restent, il sera plus facile d’en attirer des nouveaux.


[1] Source: Statec.

[2] Source : http://www.itnation.lu/news/zynga-et-kabam-quittent-le-luxembourg/32482/ 

[3]  Source: Ministère de de l’Enseignement supérieur et de la Recherche.

[4] Sondage réalisé en 2011 par QUEST Market Research/Luxembourg.

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