Sur la piste des gains de productivité
Le thème de la productivité est au cœur de l’actualité en ce début d’année avec la sortie de deux publications, le rapport annuel du Conseil National de la Productivité (CNP) ce mardi 10 février précédé il y a de cela quelques semaines d’un document de travail d’IDEA intitulé « Repousser la frontière productive – Le Luxembourg au regard de ses compétiteurs européens ». Ces deux études font le constat d’une productivité luxembourgeoise stagnante, voire déclinante, ne parvenant pas à améliorer la performance d’une économie déjà hautement productive depuis quelques décennies.
Au-delà de cette tendance globale à la stagnation, ceci alors même que la productivité du travail a progressé de plus de 20% dans l’Union européenne, des dynamiques hétérogènes opèrent aux niveaux sectoriels. Les deux études nous éclairent sur les facteurs qui ont accru la productivité de l’économie luxembourgeoise au cours des dernières années, et sur ceux, nombreux, qui l’ont fait régresser. Elles esquissent aussi quelques pistes qui pourraient remettre le Luxembourg sur la voie du progrès.
Un pas en avant…
Certaines évolutions ont pu contribuer positivement à la croissance de la productivité. C’est notamment le cas de l’amélioration de la productivité du secteur de l’Information et communication, observée tant au Luxembourg que dans l’ensemble de l’Union européenne. La productivité du travail du secteur a ainsi progressé de 1,6% par an au Luxembourg et de 2,4% annuel dans la zone euro entre 2005 et 2024 selon le rapport du CNP, sous l’effet du progrès technologique. L’industrie a aussi gagné en productivité au cours des 20 dernières années au Luxembourg et en Europe, conjointement à une désindustrialisation marquée, un sujet revenu au cœur des débats économiques européens. Enfin, les Activités administratives et de soutien[1] ont surperformé au Luxembourg, une tendance qu’il faudrait analyser.
Surtout, l’évolution de la spécialisation économique du Luxembourg a largement profité à sa productivité. En effet, les transformations dans la répartition du travail entre les différents secteurs ont permis de faire croître la productivité de près de 0,4% par an, en raison d’une économie de plus en plus spécialisée sur les services à haute valeur ajoutée.
… et deux pas en arrière
A l’opposé, et dans des proportions plus grandes, certaines tendances ont fortement affecté le niveau de la productivité du pays. Les dynamiques intrasectorielles en sont la principale cause, dans les services notamment mais pas seulement. La dynamique est très négative, dans l’absolu et en comparaison avec l’Union européenne, dans le Commerce, l’Hébergement et restauration ou encore la Construction. Ce dernier secteur a été affecté à la fois par des facteurs structurels, tels que la complexification des normes, et par une crise qui a fortement ralenti son activité ces dernières années.
Le rapport du CNP met en avant l’influence majeure des Activités financières et d’assurance sur le niveau et l’évolution de la productivité de l’ensemble de l’économie. Sans le secteur financier, la productivité de l’économie luxembourgeoise serait plus faible de 18%. En revanche, bien que la diminution de la productivité du secteur soit restée mesurée, le poids prépondérant de celui-ci fait qu’il a fortement pesé dans la baisse totale de la productivité du travail.
Enfin, les deux études ont évalué, selon différentes méthodes complémentaires, l’impact de la structure économique sur la productivité. Il en résulte que la spécialisation économique du Luxembourg joue un rôle important, tant dans son haut niveau de productivité que dans sa stagnation au cours des deux dernières décennies. Malgré tout, les performances sectorielles pèsent davantage que les effets de structure sur la productivité globale.
Pour progresser à nouveau
Les pistes sont nombreuses pour renverser cette tendance baissière. Déjà, le Luxembourg devra réussir à maintenir son haut niveau de productivité comparativement à ses partenaires européens, en conservant sa spécialisation sur les services à haute valeur ajoutée. Ceci plaide pour un renforcement des actions menées en faveur de la place financière et de l’attractivité du territoire luxembourgeois pour l’installation de sièges européens et mondiaux de groupes internationaux.
L’IA est à la fois la plus grande promesse et la plus grande interrogation, quant à un futur bond de productivité dans les économies les plus performantes telles que le Luxembourg. Le rapport du CNP évoque des hausses annuelles de l’ordre de 1 à 2%, une révolution par rapport à ce qu’a connu le Luxembourg sur les 20 dernières années.
Dans son étude, IDEA met en avant les potentialités d’une approche sectorielle au vu des dynamiques et spécificités propres à de nombreux secteurs. Cette politique « des petits rouages » pourrait se concentrer sur les secteurs qui dévient par rapport aux tendances européennes et aux autres économies les plus performantes, par exemple la Suède pour l’IT.
La liste est longue des facteurs de productivité pour lesquels il serait possible d’améliorer les politiques publiques et la performance des entreprises : qualité de la main-d’œuvre et compétences managériales, deux facteurs difficiles à évaluer mais qui ont un impact significatif, capacité de diffusion des innovations technologiques, simplification administrative, qui est en tête des priorités du gouvernement, développement de nouvelles niches de croissance, un space à fort potentiel et une base industrielle et technologique de défense (BITDE) en plein essor par exemple, financement des scale-ups…
En outre, les gains de productivité luxembourgeois se façonnent aussi à l’échelle européenne, et la capacité à répondre à ces mêmes défis ensemble lorsque les enjeux se jouent entre grands blocs économiques. Il faudra pouvoir dépasser les 15% de mise en œuvre des propositions du rapport Draghi, et aller au-delà de ce que préconise cette étude, le monde économique évoluant rapidement. Quelles avancées concrètes verront le jour après les promesses d’Alden Biesen ?
Au Luxembourg, les experts nationaux continueront à alimenter la réflexion et à inspirer, souhaitons-le, de nouvelles politiques publiques à même de redynamiser la capacité productive du pays. Les pistes ne manquent pas, aux pouvoirs publics de les explorer.
[1] Les Activités administratives et de soutien regroupent les entreprises qui fournissent des services de support aux autres organisations, notamment la location de matériel et de véhicule, l’intérim et le recrutement, les agences de voyage, la sécurité, le nettoyage et l’entretien de bâtiments, ainsi que les services administratifs externalisés comme les centres d’appels ou l’organisation d’événements.





