Les études sérieuses et pseudo-scientifiques se multiplient, mettant en exergue, dans un ton plus ou moins dramatique, les conséquences de ce que je pourrais appeler, car ce genre de néologismes et de contractions est très à la mode, le « Schengxit ». La liberté fondamentale de la libre circulation des personnes est de plus en plus remise en question. Il y a quelques années, des voix isolées avaient déjà appelé aux contrôles aux frontières. Or, il y avait eu une levée de bouclier, les propos afférents étaient fortement critiqués. L’on invoquait des possibles réactions à la chaîne, le début de la fin. Aujourd’hui, le Schengen-Bashing est devenu ce que les Allemands appellent « salonfähig » : il est tout à fait présentable, convenable d’en parler. Il n’est plus considéré, dans de nombreuses discussions, comme répréhensible de remettre en question la libre circulation des personnes de manière isolée.

Somme toute, pourquoi ne pas viser une Europe à la carte, une Europe modulable, un « my Europe » avec une version de base et des options au gré des intérêts nationaux du moment ? Opt-in ou opt-out, « union toujours plus étroite » pour les uns et union « toujours plutôt légère » pour les autres. Beaucoup de libre circulation de biens, s’il-vous-plaît, notamment pour les biens que je fabrique et que je souhaite exporter, un peu de libre circulation des services, la libre circulation des capitaux pour investir chez moi mais pas trop non plus pour ne pas perdre le contrôle « national » d’une partie d’un marché, sur le papier, commun, la libre circulation des personnes pour attirer les meilleures têtes, mais sinon plutôt non car la « multi-culturalité » ne fonctionne pas, et finalement, « nous n’avons pas l’habitude des étrangers ».

Une telle Europe ne peut pas fonctionner durablement. Une ligne de fracture Nord / Sud a été ouverte dans le sillage de la crise de dettes souveraines. Une nouvelle fissure Est / Ouest s’ouvre. Et à l’intérieur de certains Etats membres, ça part dans tous les sens entre appels à la solidarité, à la responsabilité, d’une part, et populisme et rejet, d’autre part. Non, l’Europe, qui a tant apporté aux Européens et aux Luxembourgeois en particulier, n’est pas dans un bon état. Le tremblement de terre s’annonce.

La réconciliation franco-allemande, le marché commun, les accords de Schengen, l’euro : le berceau du niveau de vie d’un pays appelé Grand-Duché de Luxembourg, qui a toujours habilement pu tirer son épingle du jeu, en embrassant les étapes d’intégration européenne et en intégrant les nouvelles libertés dans son développement économique et social. Un pays qui a toujours compris que l’Europe, c’est plus que la somme des parties. Si nous admettons que chaque étape d’intégration majeure a apporté des gains significatifs de bien-être au Luxembourg, nous devons aussi admettre que chaque étape de désintégration aboutira au résultat contraire.

Les libertés fondamentales forment un tout. Enlever une pièce du fondement de la « tour » c’est risquer son écroulement. Un million de réfugiés dans une Union qui compte 510 millions d’habitants, c’est un million de destins individuels mais c’est aussi un défi de… 0,2% qui ne peut pas remettre en question tout ce qui a été construit depuis la CECA (même si, disons-le, ces 0,2% semblent assez mal répartis sur les 28 Etats membres). L’Europe est sous observation. D’autres se frotteraient les mains si l’Europe se déchirait.

3 thoughts on “Les quatre libertés fondamentales : tout ou rien

  1. Merci pour cet écrit! Au moins, il y a des gens qui osent dénoncer cette décadence profonde que nous sommes en train de vivre, dans un monde où la plupart se disent que c’est seulement “normal”! Les étrangers, les droits des femmes de plus en plus bafoués, le droit au travail pour tous et pas seulement pour les jeunes, les guéguerres de religions modernes, etc. Tellement de chantiers possibles! Définissons clairement nos valeurs socles, affirmons-les clairement! Et continuons à avancer, au lieu de nous refermer sur nous-mêmes. Politiques, réveillez-vous! Affirmez-vous! Votre conclusion devrait-elle passer du conditionnel au présent de l’indicatif pour que la prise de conscience se fasse?

  2. J’aime bien cette analyse de mes libertés fondamentales et je la signe de plein coeur! Etudiant avant 1990 j’ expliquais avec fierté aux étudiants tcheques en visite au Luxembourg pendant leurs stage en Allemagne, la beauté de passer les frontières au Benelux (avant Schengen) à plus que 100km/h, alors que j’avais attendu une heure à leur frontière, pendant ma visite à Prague! J’ espère que je ne devrais jamais expliquer à mes enfants ou les leurs, qu’il fût un temps ou on ne remarquait pas les frontières en Europe.

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