L’année 2014 avait relativement bien commencé, sur le plan économique, pour la zone euro. Certains observateurs furent même gagnés par une « compréhensible quoique dangereuse » europhorie. Il faut dire que depuis 2010 et l’avènement de la crise des dettes souveraines, les raisons de se réjouir dans la zone euro ne sont pas nombreuses. Alors, quand en début d’année la hiérarchie des risques semblait s’inverser et indiquer que les pays émergents, victimes de sortie massive de capitaux, étaient le nouveau foyer en situation de crise, il a soufflé un vent légitime d’optimisme dans les pays de la zone euro. Il faut reconnaître qu’alors, les perspectives étaient plutôt bien orientées avec les sorties en récession de l’Italie, de l’Espagne fin 2013, et la fin effective ou annoncée des programmes d’assistance financière à l’Espagne, l’Irlande et le Portugal.

Dans ce contexte, le Luxembourg misant sur une reprise durable dans la zone euro, anticipait un taux de croissance de 3,2% en 2014 et 2015 et de 3,6% entre 2016 et 2018[1].

Mais depuis le vent a tourné, et une nouvelle récession de la zone euro semble de plus en plus probable comme en témoigne la série noire du mois d’octobre (mise en garde du FMI sur un risque de déflation dans la zone euro et révision à la baisse des perspectives de croissance pour 2014 et 2015, perte du AAA de la Finlande, chute de la production industrielle en Allemagne[2], forte volatilité des bourses européennes, mise sous perspective négative de la notation française, échec d’une émission espagnole, etc.).

Tenant compte de ce nouvel environnement moins porteur, le Luxembourg a révisé  « à la marge » ses prévisions de croissance pour 2014 (2,8%) et 2015 (2,7)[3]. D’après les documents rendus publics dans le cadre du budget nouvelle génération, cette croissance, largement supérieure à la moyenne européenne[4] et aux pays voisins, devrait majoritairement reposer sur les branches marchandes (hors secteur financier), le secteur non-marchand, et les activités exportatrices[5].

Si au regard de la croissance potentielle du pays (2,1%), le taux de croissance annoncé pour 2015 n’est pas hors de portée, il repose sur des hypothèses qui semblent pour le moins « hasardeuses».

La résolution du déficit de compétitivité-coûts de certaines entreprises non financières, nécessaire pour leur permettre de gagner des parts de marché, n’est toujours pas assurée. Il n’est dès lors pas certain que la contribution attendue du commerce extérieur, dans un contexte de faiblesse de l’activité chez les principaux partenaires commerciaux du Grand-Duché, soit aussi importante que prévue.

Aussi, il n’est pas acquis que la demande intérieure privée pourra fortement contribuer à la croissance de l’année prochaine, même en cas de poursuite des tendances récemment observées sur le front de l’immigration. Une hausse du taux d’épargne des ménages n’est pas à exclure compte tenu de la persistance du chômage – qui ne devrait pas reculer avant 2016- et de la perspective de nouvelles hausses d’impôt à venir avec la réforme fiscale annoncée; ce comportement d’épargne de précaution conjugué à la hausse de TVA (+2%) est un risque, aujourd’hui sous-estimé, pesant sur la demande intérieure[6]. Il en est de même, des mesures de consolidation contenues dans le paquet d’avenir « Zukunftspak ». Si cette consolidation – qui reposera à 70% en 2015 sur des hausses de recettes – est nécessaire (et pas forcément suffisante d’ailleurs) pour permettre au Luxembourg de respecter ses engagements européens en termes de déficits structurels, elle est susceptible d’avoir un impact à court terme sur la croissance[7] ; impact qui ne semble pas être pris en compte dans les prévisions.

En somme, le scénario de croissance retenu pour 2015 semble reposer sur des hypothèses très – voire trop ? – favorables. Si la croissance peut effectivement atteindre 2,7% en 2015, elle risque de reposer sur un scénario alternatif, à savoir un déficit budgétaire supérieur à la cible de 0,2% du PIB annoncée ; une alternative qui ne manquerait pas d’animer les débats au sein du Conseil national des finances publiques, en vue de déterminer le solde structurel correspondant. Les semaines à venir s’annoncent animées…


[1] Source: PSC 2014-2018.

[2] Statistiques publiées en octobre et concernant le mois d’août.

[3] Source: Projet de loi relatif à la programmation financière pluriannuelle pour la période 2014-2018.

[4] La croissance de la zone euro devrait être de 0,8% en 2014 et 1,4% en 2015.

[5] Le commerce extérieure devrait contribuer à plus de 60% de la croissance en 2015 (source: Projet de plan budgétaire 2014-2018)

[6] L’impact de la hausse de deux points de la TVA est très peu documenté; certes un effondrement de la demande comme au Japon n’est pas à craindre, mais le fait que les deux tiers des éléments imposables dans un supermarché soient taxés au taux réduit qui ne sera pas augmenté, ne saurait constituer à lui seul une indication suffisante sur le comportement des agents face à cette hausse de TVA.

[7] Effets sur l’investissement des entreprises et sur les dépenses de consommation des ménages.

2 thoughts on “Une autre croissance est à craindre

  1. Très intéressante contribution. J’ajouterais dans les arguments avancés auxquels je souscris un point sur le niveau de la croissance potentielle et la croissance tendancielle, laquelle a fortement chuté au Luxembourg et, sauf erreur de ma part, se situe assez en-deçà des prévisions de croissance. Ce décrochage habituel devrait amener les décideurs publics à plus de prudence dans leur construction et planification financière.

  2. Très intéressante contribution. J’ajouterais dans les arguments avancés auxquels je souscris un point sur le niveau de la croissance potentielle et la croissance tendancielle, laquelle a fortement chuté au Luxembourg et, sauf erreur de ma part, se situe assez en-deçà des prévisions de croissance. Ce décrochage habituel devrait amener les décideurs publics à plus de prudence dans leur construction et planification financière.

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