Rémy Jacob est président de Microlux, la première institution de microfinance au Luxembourg, créée en tant que Société Anonyme le 31 mars 2016 par ADA, la BGL BNP Paribas, l’ADIE et le FEI. 

Il n’y a pas de liberté sans émancipation économique ; il n’y a pas d’émancipation économique sans l’aide de la finance. Comment cependant mettre la rationalité du fonctionnement capitaliste au service d’objectifs sociaux et humanitaires ?

Pour la microfinance, il s’agit de faire passer ces objectifs au premier plan c’est-à-dire avant le profit, même si, bien sûr, le profit n’est pas indigne.

Les quelques mois d’existence de microlux, la première institution de microfinance pour le Luxembourg et la Grande Région, démontrent qu’il y un besoin, ici et maintenant, dans notre pays réputé si bien nanti.

La microfinance est non seulement utile aux pays pauvres mais également aux populations défavorisées des pays riches.

Microlux

L’objet de microlux est simple : accompagner les porteurs d’un projet de création d’entreprise, qui pour des raisons diverses -trop pauvres, trop jeunes, trop vieux, trop femmes, trop précaires- n’ont pas accès au système bancaire traditionnel, et leur prêter une somme d’argent, un microcrédit, allant jusqu’à 25 000 euros. Microlux les aide à créer une très petite entreprise en bonne et due forme, bien souvent une micro-entreprise, et poursuit l’accompagnement des entrepreneurs après l’obtention du crédit pour les aider à mieux se structurer.

Quatre exemples[1]

  1. Mr Shammar, 33 ans, réfugié syrien, ingénieur de formation, a ouvert une boutique de réparation de smartphones, de laptops et d’ordinateurs à Mersch. Microlux lui a prêté 12 000 euros pour l’aider à se développer. Il dirigeait une entreprise de réparation de matériel informatique dans son pays d’origine employant de nombreux salariés. Mr Shammar est quelqu’un d’expérimenté qui a réussi à rebondir à force d’acharnement et de persévérance.

Mr Shammar bénéficie d’un accompagnement de la part d’un bénévole microlux

  1. Mme Evendro, originaire du Cap Vert, est au chômage ; divorcée ; trois enfants. Elle a toujours travaillé : d’abord comme femme de chambre pendant 4 ans ; puis comme serveuse. Elle a suivi un apprentissage en vente et prend actuellement un cours de couture et de Luxembourgeois. Mme Evendro a tenu deux salons de coiffure au Portugal. Elle a créé une SARL afin d’ouvrir une boutique de tissus africains et de cosmétiques à Esch sur Alzette. Elle a bénéficié d’un crédit de 5000 euros.

Un bénévole l’accompagne.

  1. Rollinger est luxembourgeois, au chômage mais non indemnisé. Marié, il a quatre enfants dont trois encore à charge. Sa femme est sans emploi. Cuisinier de formation, il a cédé son restaurant à Dudelange avec le but d’ouvrir une pizzeria. Microlux lui a prêté 20 000 euros pour assurer la transition avec un crédit bancaire.

 Un bénévole l’aide à se coordonner avec une banque pour que l’opération réussisse.

  1. Lungulu, un homme originaire du Congo, au Luxembourg depuis une dizaine d’années. Il a créé, il y a 4 ans, une entreprise de transport de petits colis.  A l’époque il était au RMG[2], il a depuis embauché son épouse qui était auparavant femme de ménage. Il a aussi embauché un temps partiel sur base d’un contrat à durée déterminée (CDD.) Microlux lui a prêté 15 000 euros pour qu’il puisse faire face à des problèmes de trésorerie.

 Un bénévole revoit avec lui les aspects financiers et comptables.

Point commun : des gens volontaires, entreprenants et qui sont prêts à prendre des risques mais qui ont tous besoin d’accompagnement et d’être un minimum suivis car la gestion et l’aspect administratif de la création d’une entreprise est difficile pour eux.

Quelle est la situation à Luxembourg ?

Il y a d’abord un paradoxe : Luxembourg abrite environ 50% des fonds mondiaux destinés à la microfinance. Mais aucun de ces fonds ne s’occupe du Luxembourg proprement dit.

L’idée visant à développer une institution de microfinance au Grand-Duché n’est pas intuitive : il s’agit d’un pays riche à forte croissance, où la question de l’exclusion et de la réinsertion par l’entrepreneuriat ne présente certainement pas la même acuité que dans d’autre pays ou régions d’Europe.

Et pourtant : les premiers mois d’existence de Microlux attestent d’une forte demande. En 9 mois d’activité, l’équipe de microlux a rencontré une centaine de demandeurs et une vingtaine de microcrédits ont été décaissés. La population cible, celles et ceux qui n’ont pas accès au système bancaire classique existe bel et bien et les clients de microlux sont tout à fait comparables à ceux d’autres institutions comme Microstart en Belgique, ADIE en France, ou le Deutsches Mikrofinanz-Institut en Allemagne. En ce sens, Microlux est appelé à jouer un rôle de soutien à l’insertion sociale et au micro-entreprenariat comme vecteurs de sortie du chômage.

Pourquoi cette demande ? Parce que les options de financement sont rares pour les migrants extra-européens qui tentent de s’installer dans un nouveau pays ; elles sont rares aussi pour les migrants originaires de l’Union européenne qui voient leurs demandes de prêts de plus en plus souvent rejetées. Elles sont rares enfin pour tous ceux qui, pour une raison ou pour une autre connaissent la précarité.  Étant donné les importants mouvements de travailleurs qui partent à la recherche d’un revenu stable dans l’Union, la microfinance joue un rôle de plus en plus important pour l’avenir économique du continent. Et donc aussi pour le Luxembourg.

En 2013, selon le Statec, 3324 microentreprises ont été créés à Luxembourg.   Plus du tiers d’entre elles avaient besoin d’un financement et parmi celles-ci beaucoup n’ont pas accès au crédit bancaire.

En effet, le Luxembourg qui a reçu un nombre relativement important de réfugiés est également au centre d’une grande région éprouvant depuis des décennies des difficultés économiques. Le Luxembourg connaît donc comme dans les autres pays européens    son contingent de chômeurs, de jeunes non-diplômés, de réfugiés, de travailleurs précaires, de micro-  ou très petits entrepreneurs en difficultés financières temporaires. Ou plus généralement de porteurs de projets ne disposant pas des garanties financières suffisantes pour accéder aux banques.  Par ailleurs, la crise financière a eu pour conséquence une moindre prise de risques de la part des banques.  Le microcrédit est, dans bien des cas, la solution ultime.

La microfinance est-elle une réussite ?

Pour paraphraser l’économiste Esther Duflo, la microfinance en général et les micro-crédits en particulier ne sont pas un remède miracle, mais sont néanmoins une réussite.

Il y a aujourd’hui de 150 à 300 millions de micro-emprunteurs à travers le monde[3]. Y compris donc dans les pays développés.  La grande majorité des clients n’avaient auparavant aucun accès au crédit bancaire et étaient contraints d’avoir recours aux usuriers.

Ils ont aujourd’hui la possibilité d’emprunter à des institutions de microfinance auxquelles ils peuvent se fier.  Les taux d’intérêt, bien qu’élevés, sont nettement plus faibles que ceux auxquels ils étaient habitués.

Cela représente une réussite importante.

Les institutions de micro-crédits sont dirigées par des entrepreneurs qui maîtrisent parfaitement la distribution d’un service de qualité, en particulier parce qu’ils font preuve de dynamisme et d’innovation. Mais le micro-crédit est bien plus qu’un simple instrument financier. Il favorise une transformation importante de la vie des plus pauvres. Donner cet outil financier à des familles leur assure non seulement un moyen de vivre mais une dignité, les conduit à investir plus pour leur santé ou l’éducation de leurs enfants et à réduire la discrimination contre les femmes.

Mais, dans la majorité des cas il ne transforme pas en profondeur la vie des pauvres. Seules des politiques économiques adaptées peuvent y parvenir.

Une main tendue

La microfinance s’inscrit dans la cadre du capitalisme, pour l’utiliser et non le combattre.

Pourquoi ? Dans le passé, on pouvait rêver de lendemains enchantés et enchanteurs, une fois que du passé on aurait fait table rase. Ce n’est pas l’air du temps.

De fait parmi les économistes d’aujourd’hui, qui politiquement peuvent soutenir des politiques qui vont de la gauche de la gauche à la droite ultra-libérale, aucun ne propose une alternative au capitalisme, mais bien des aménagements. Une approche plus ou moins radicale de la question des inégalités, certes, mais c’en est fini de l’approche religieuse des problèmes économiques ; la raison prévaut un peu plus dans les débats, et c’est une bonne chose. C’est cette atmosphère générale dans laquelle baigne le mouvement de la microfinance.

La microfinance porte en effet cette idée que la rationalité de l’économie de marché peut être mise au service d’un combat pour une meilleure répartition des richesses. Elle porte cette idée que pour donner tout son sens à la liberté d’entreprendre il faut aussi tendre la main aux plus vulnérables dans un geste qui n’est pas celui de la charité, mais bien un geste de confiance et d’émancipation. C’est là toute la philosophie qui guide microlux au Luxembourg.


[1] Les noms et les situations ont été modifiés

[2] Revenu minimum garanti

[3] Estimation : nous ne disposons pas de chiffres précis

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