Quelle croissance qualitative pour le Luxembourg ? Cette question légitime invite les acteurs de l’économie luxembourgeoise à envisager un nouveau modèle économique permettant de dépasser la nature entropique de la croissance quantitative – et inégalitaire, pour une croissance plus qualitative, basée davantage sur la qualité de vie. Mais que revêt cette notion de croissance qualitative ? Doit-elle être simplement plus égalitaire ? Ou plus inclusive ?

Le concept de croissance qualitative désigne une réalité complexe, en ce sens où elle a été pensée comme une approche équilibrée d’une croissance intelligente, soutenable et inclusive.

Intelligente car elle doit permettre d’introduire les réformes nécessaires à une croissance soutenable et compétitive en promouvant la R&D, la création d’emploi, les gains de productivité et l’inclusion sociale.

Soutenable car elle doit garantir le triptyque protection environnementale, développement économique et équité sociale pour les générations actuelles et futures.

Inclusive[1] dans la mesure où elle doit être équitable dans le partage des bienfaits de la croissance et permettre ainsi une égalité d’accès aux opportunités offertes, une baisse des inégalités, etc…

Quelle croissance qualitative pour le Luxembourg ?

Le débat sur le Luxembourg à 1,1 million d’habitants à l’horizon 2060 a conduit à l’émergence d’idées et de formules chocs, certes imprégnées de bonnes volontés, pour une croissance qualitative au Luxembourg. Il s’agit notamment d’éviter une croissance reposant trop exclusivement sur l’accroissement « sans fin » de la main-d’œuvre, avec à la clef notamment une pression sur les infrastructures de transport et de logement et une accumulation de nuisances comme la pollution et les émissions de CO2. Une annonce assez marquante et récurrente dans les débats est celle de la « limitation » de la création d’emplois au Luxembourg à un niveau de 6 000 emplois par an à l’horizon 2060. Si la qualité des emplois et les gains potentiels de productivité sont susceptibles de conduire à une croissance plus faible d’emplois par an, rien ne garantit qu’une diminution de près de 50%, par rapport à la situation actuelle[2], des emplois crées sur l’horizon 2017-2060 soit réalisable, voire même souhaitable.

Réalisable, dans la mesure où il est question de freiner la création d’emploi par l’augmentation de la productivité, par l’adoption d’innovations technologiques tout en ignorant un potentiel effet de déversement[3] induit par les gains de productivité. Par ailleurs, comment se concrétiserait, dans la réalité, une telle proposition ?

Souhaitable sur les plans des finances publics et du chômage, car la limitation des créations d’emplois invite à repenser le système des finances publics et notamment sa soutenabilité à terme.

La complexité des tenants et aboutissants d’une « limite » de la création d’emplois peut s’analyser au travers de l’étude de scénarios : nous retenons ici le scénario d’un Luxembourg à 1,1 millions d’habitants à l’horizon 2060 issus des projections Europop2013 et le scénario plus récent Europop2015. En sus des hypothèses retenues par Eurostat, nous supposons ici une limite de création d’emplois de 6 000 par an en moyenne à l’horizon 2060.

Nous donnons dans les tableaux 1, 2 et 3 divers indicateurs projetés à l’horizon 2060 ayant trait à l’emploi, à la croissance et à la population. Très simplement, la limitation du nombre d’emplois crées nous conduit, pour un niveau de population donnée, à « jouer » sur la croissance de la productivité. Par hypothèse, la croissance du PIB en volume est exogène, c’est-à-dire imposée de l’extérieur : elle est censée atteindre  2,7% par an en moyenne[4] quel que soit le scénario envisagé (avec il est vrai de légères différences à l’intérieur de l’horizon de simulation).

Dans le fameux scénario à 1,1 million, l’objectif des 6 000 emplois par an suppose une croissance moyenne de la productivité de 1,6 % par an, tout comme dans le scénario Europop2015 du tableau 2. La croissance moyenne de la productivité projetée est nettement supérieure à celle prévue dans le scénario classique Europop2013 (tableau 3). Ainsi, la croissance de la productivité dans les scénarios contraints, doit augmenter de plus de 50% par rapport au scénario classique et ce, dès 2025. Sur l’ensemble de la période, l’objectif des 6000 emplois par an est atteint avec une croissance de la productivité supérieure de 30% à celle projetée dans le scénario classique.

Il faut souligner que dans le scénario modifié Europop2013, la décroissance du nombre d’emplois crées est amorcée dès 2017 avec une baisse potentielle du flux net annuel de 17% et les projections montrent que cette décroissance à l’horizon 2060 s’accélère pour atteindre des baisses de création d’emplois sur 5 ans avoisinant les 50%.  Parallèlement à cette dynamique, la proportion de l’emploi frontalier dans l’emploi total commencerait à diminuer dès 2030. Cette projection étriquée de l’économie luxembourgeoise à l’horizon 2060 masque un effet antagoniste : la faible part du nombre d’emplois crées dès 2050 risque d’augmenter le chômage et parallèlement, la croissance soutenue de la productivité attendue, comparativement à celle projetée dans Europop2013 sans contrainte, est susceptible de créer un effet de déversement qui entraînerait une création d’emplois plus importante que celle projetée.

En s’appuyant sur les hypothèses d’Eurostat retenues dans Europop2015, qui envisage une population en dessous du million à l’horizon 2060, force est de constater que les projections de croissance attendues relèvent les exigences déjà très importantes qu’imposent des taux de croissance de la productivité. Dans ce scénario, caractérisé par une population résidente moins nombreuse (-13%), la proportion de l’emploi frontalier décroît dès 2045 avec une migration nette moins importante. La limite qu’imposerait une création d’emplois insuffisante pourrait potentiellement contribuer à aggraver la situation des finances publiques, dans une période déjà marquée par un déficit croissant de la sécurité sociale[5] : les projections suggèrent une pyramide des âges de l’emploi frontalier inversée avec une forte proportion de retraités frontaliers.

Cet exercice de projections ne vise en aucun cas à décrédibiliser une proposition pour une croissance qualitative mais invite à la réflexion sur la base des atouts du Luxembourg et du réalisable. L’innovation, la R&D, les gains de productivité vont façonner l’économie luxembourgeoise de demain mais envisager de limiter la création d’emplois pour contraindre à des efforts conséquents en termes de productivité et de croissance paraît inadéquat pour l’économie luxembourgeoise.

Tableau 1 Projections Europop2013 sous l’hypothèse d’une création moyenne d’emplois de 6000/an

Tableau 2 Projections Europop2015 sous l’hypothèse d’une création moyenne d’emplois de 6000/an

Tableau 3 Projections Europop2013


[1] La croissance inclusive peut recouvrer des objectifs plus ou moins larges selon la définition retenue par les organisations internationales qui tendent à recentrer le concept de croissance inclusive selon leur domaine d’action. Pour plus de précisions, voir le Rapport sur le cadre de l’OCDE pour une croissance inclusive (2014).

[2] A noter que sur la période 2011-2015, 9240 emplois ont été créés en moyenne.

[3] L’effet ou la théorie du déversement développée par Alfred Sauvy suppose que le progrès technique détruit, par un effet direct, des emplois dans un premier temps. Mais les gains de productivité obtenus grâce aux innovations vont permettre d’augmenter la demande des consommateurs qui va se traduire par une augmentation à terme de l’emploi (plus importante) mais pas nécessairement dans le secteur où l’innovation a été introduite.

[4] Ce chiffre est en accord avec le taux de croissance moyen projeté dans Europop2013.

[5] Voir à ce propos le rapport de l’UEL : Semestre Européen 2017, Quelle croissance pour demain ?

One thought on “Wéi e qualitative Wuesstem fir eist Land?

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