« There is no such thing as a free lunch »: la formule consacrée, utilisée abondamment en sciences économiques, postule qu’il n’est pas toujours possible d’obtenir une chose sans devoir renoncer à une autre. C’est la théorie du coût d’opportunité, qui mesure la perte de biens auxquels il faut renoncer en affectant des ressources à une fin bien déterminée.

Celui qui suit l’actualité ces dernières semaines pourrait être induit en erreur et croire au repas gratuit tombé des cieux : entre l’échéance indiciaire imminente, les revalorisations de certains minima sociaux, les traditionnelles hausses salariales de début d’année et la réforme fiscale… les contribuables et les salariés en l’occurrence se réveilleront en début 2017 non pas avec une gueule de bois, mais avec une importante dose de pouvoir d’achat supplémentaire. Un « repas gratuit de début d’année » après les « repas copieux de fin d’année », en somme !

Un exemple simple mais parlant pour illustrer la chose, en considérant un célibataire ayant un salaire brut de 50.000 EUR (cotisations personnelles comprises). La réforme fiscale va au total rapporter à notre « homme de la rue » un peu plus de 1.440 par an, ce qui représente une hausse de pouvoir d’achat du salaire de 4% (net passant de 35.800 à 37.240 EUR). L’impôt dû par la personne concernée baissera, en contrepartie, de 18%, de quelque 8.037 à 6.597 EUR. Va s’ajouter la tranche d’indexation, qui sera probablement payée dès décembre 2016 (+2,5% en brut, un peu moins en net) et, avec un peu de chance, la « traditionnelle » hausse de début d’année (disons 1%). Soit au total une hausse du salaire net de l’ordre de 7%.  Sans même prendre en compte les revalorisations des minima sociaux – revenu « médian » oblige. Et sans considérer que par ailleurs, la politique budgétaire demeure très expansive, ce qui devra également se retrouver en partie dans les portefeuilles des ménages.

Or, ce repas n’est pas forcément gratuit. Dans un monde où les ressources sont limitées, il faut toujours renoncer à quelque chose pour obtenir quelque chose d’autre. Les amortisseurs, la contrepartie de la « grande redistribution » en l’occurrence, seront notamment les finances publiques (effet net estimé de 1% à 1,5% selon les sources) et la trésorerie et, toutes choses étant égales par ailleurs, la rentabilité des entreprises. Bien évidemment, il est légitime et nécessaire de distribuer les fruits de la croissance. C’est la raison d’être même l’activité économique : rendre possible la redistribution ; produire pour pouvoir distribuer.

Toujours est-il que l’économie n’est pas une science exacte. Au Luxembourg plus qu’ailleurs, l’économie est volatile car l’ouverture sur l’extérieur est très grande. L’économie est par ailleurs l’agrégation de choix individuels : si tout un chacun se réjouira à juste titre d’une augmentation de ses revenus, les retombées du « choc macroéconomique » combinant index, revalorisations et réforme fiscale ne sont pas prévisibles. Plus de consommation, oui, mais également plus d’épargne, le cas échéant plus d’inflation qu’ailleurs, une balance courante dégradée et des finances publiques qui accuseront le coup. Les « grands équilibres » macroéconomiques qui en résulteront sont difficiles à prévoir.

Qu’on mette bien les points sur les i : chacune des décisions ou chacun des automatismes précités, pris individuellement, pourra être discuté et le cas échéant être défendu. Mais l’agrégation de toutes ces « bonnes nouvelles » génère un très puissant cocktail, potentiellement un peu indigeste, dont les conséquences macroéconomiques – et notamment la « balance » entre effets positifs et négatifs à moyen terme – demeurent incertaines. Et, par ailleurs, en période de forte conjoncture et donc de forte croissance, est-il nécessaire de griller un nombre aussi important de cartouches en une seule fois ? La question mérite d’être posée.

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