Lundi 4 janvier : si nos estomacs étaient lestés et nos esprits embrumés, nos cœurs europhiles, eux aussi, se faisaient lourds. En effet, tandis que le Danemark rétablissait des contrôles aux frontières avec l’Allemagne, la Suède en faisait de même avec… le Danemark[1]. Gueule de bois prolongée pour l’Europe.

Petite, toute petite rétrospective

Moins de 500 âmes, des pieds de vignes à perte de vue, un château, la Moselle, un point culminant à 302 mètres, une église, un couvent, quelques stations-service… Il y a 30 ans, Schengen c’était cela. Rien que cela.

Le 14 juin 1985, son destin basculait. Ce village de la Moselle luxembourgeoise voyait son nom associé à une idée d’Europe sans frontières avec la signature d’accords prévoyant la libre circulation des personnes entre la France, la République Fédérale d’Allemagne, la Belgique, le Luxembourg et les Pays-Bas[2]. Il fallut attendre 1990 pour la signature de la Convention d’application et 1995 pour son entrée en vigueur au sein d’un espace étendu au fil des années[3].

Le symbole d’une Europe dans la tourmente

Aujourd’hui, Schengen c’est la métonymie d’une Europe malade de s’être oubliée. Chahutée par les torrents protectionnistes, ébranlée par les conflits à ses marges (menaces extérieures) comme par ses enfants marginaux (menaces intérieures : Grèce, Grande-Bretagne, France, Hongrie, Pologne…).

Alors ceci n’est sans doute qu’une énième tribune catastrophiste, pleine de bons (res)sentiments pour ne pas dire mielleuse… Mais il est temps de clamer haut et fort : Mir hunn Europa gäer, Wir lieben Europa, nous aimons l’Europe, we love Europe… {à vous de compléter}

Une Europe modulable acterait son naufrage politique, économique et philosophique. Autoriser des entorses aux fondamentaux comme Schengen signifierait que la définition de l’identité européenne est discrétionnaire et relative dans le temps comme dans l’espace. Or, plus que jamais, nous avons besoin d’une structure insubmersible qui agit comme un phare dans la tempête. Durant la crise économique, les conséquences de cette faiblesse structurelle  ont été désastreuses. Pourtant, face aux difficultés politiques, les mêmes remèdes inefficaces sont inoculés. Certes des décisions fortes ont été prises pour combattre, ensemble, le terrorisme par exemple. Mais non, vraiment, le cœur n’y est plus.

L’UE et ses émanations[4], dont l’espace Schengen, ne sont que le résultat de ce que nous en avons fait, pas des métaorganisations infantilisantes et déresponsabilisantes, suivant le canonique : « c’est la faute à l’Europe ». Pour autant, si les ériger en boucs émissaires est politiquement fructueux à court terme, les conséquences de cette déconstruction pourraient s’avérer dévastatrices à plus lointaine échéance…

Alors oui, la peur est légitime. Mais, contrairement à la tentation, la meilleure façon d’y résister, n’est pas d’y céder…

Inventaire non-exhaustif des conséquences économiques, politiques et psychologiques sur le Luxembourg

L’idée n’est pas de noircir un tableau déjà bien sombre ni d’alimenter la sinistrose générale.

Pourtant, quelles qu’en soient les motivations ou la teneur, les décisions gouvernementales, prononcées de manière unilatérale, génèrent des frictions entre des Etats membres de l’espace Schengen[5]. Par exemple, le ton s’est durci entre la Suède et le Danemark sur la question des migrants et le contrôle aux frontières qui n’est vraisemblablement pas sans incidence sur les 8 600 personnes qui transitent quotidiennement entre Copenhague et Malmö[6]. Comment alors ne pas s’inquiéter des conséquences du rétablissement des contrôles sur un pays comme le Luxembourg où pas moins de 160 000 travailleurs franchissent chaque jour l’une des trois frontières ?

Si les contrôles renforcés ont été suspendus mi-décembre entre la France et le Luxembourg, la menace de leur rétablissement plane toujours, inquiétant les autorités grand-ducales. La réaction jubilatoire du Ministre du Développement durable et des Infrastructures, dans un tweet du 13 décembre, à l’annonce de la levée des contrôles est éloquente: « Fin des contrôles sur l’A31, quel soulagement, l’économie luxembourgeoise dit merci ».

Car souvenons nous… Lundi 16 novembre. Paris se réveille embrumée comme tous les lundis. Mais cette fois ce n’est pas à cause des vapeurs éthyliques d’un weekend trop festif. Sale journée qui commence. Pour les frontaliers lorrains aussi.

Même si c’est laborieux, tentons d’appréhender l’impact d’une désintégration sur l’économie luxembourgeoise. Mathématiquement. Cyniquement. Chiffrons. Comptons.

La main d’œuvre frontalière : véritable fioul de l’économie luxembourgeoise

Au Luxembourg, 45% de l’emploi est occupé par des travailleurs frontaliers notamment dans des secteurs à haute valeur[7] ajoutée comme la finance[8]. Ces travailleurs frontaliers dépensent en moyenne 17% de leur revenu au Luxembourg soit 925 millions annuels[9].

Parmi eux, on dénombre 50% de Français (25% de Belges et 25% d’Allemands) soit 23% de la population active totale[10]C’est dire le danger que constitue le démantèlement de Schengen entre la France et le Luxembourg.

Ajoutons que 90% de ces navetteurs français utilisent la voiture et non le train[11] (95,5% des Belges et 95,5% des Allemands). Or le rétablissement des contrôles, systématiques ou aléatoires, les affecte en premier lieu[12]. Au bout du compte, on peut craindre une main d’œuvre plus fatiguée, plus stressée, plus en retard aussi[13]… Bref, autant d’entraves à la productivité dont la mobilité est l’une des clés au Luxembourg. Et autant de surcoûts pour la Sécurité sociale (accidents, arrêts maladie, burn out…)

Si notre raisonnement traite essentiellement de la menace planant sur le marché du travail, il faut rappeler que les frontaliers sont aussi des touristes comptant pour 45% du nombre total de visiteurs au Luxembourg[14].

Une atteinte à la liberté de circulation des personnes susceptible d’entraver le marché unique

Rappelons, à toutes fins utiles, que 80% de la production luxembourgeois est exportée et que 90% des échanges se font au sein de l’UE. Schengen consacre la liberté de circulation des personnes, pas des biens. Pour autant, un contrôle des camionneurs aux frontières pourrait constituer une atteinte à la liberté de circulation des biens du fait des retards générés dans les délais de livraisons. Les quatre libertés fondamentales que consacre l’UE sont indissociables !

Mais au-delà des répercussions économiques d’une telle mesure, son impact politique gagne également à être soulevé.  Luxembourg est un laboratoire de et pour l’Europe – l’ouverture est le moteur de son business model comme de sa structure sociétale… Europhile de la première heure, et peut-être de la dernière, le rétablissement des frontières est une atteinte à son essence. Ainsi, dans le cadre de sa stratégie de « Nation Branding », le Grand-duché a défini 3 valeurs caractéristiques dont… l’ouverture.

En plus de créer un irréversible précédent, ce démantèlement instaure la défiance entre des peuples voisins et amis. La confiance est un indicateur clé en économie, basée sur la perception et les sentiments. A un faible niveau, elle augure du pire en termes d’investissements transfrontaliers, de consommation ou tout simplement d’échanges humains… Comme nous l’appelions dans nos vœux pour 2016 publiés par Paperjam, il faut donc impérativement que la confiance revienne et que l’Europe se ressaisisse.

Au Luxembourg plus qu’ailleurs, la tempête que traverse l’Europe nous renvoie, non sans un brin de nostalgie, aux fondements de l’Union – du moins, d’une Union idéale ou d’un idéal d’Union: la communauté, la confiance, la liberté et la paix. En oubliant les batailles historiques et politiques qui l’ont faite naître, nous en avons sapé les fondations. Irrémédiablement ?

Enfin, il convient de pointer l’impact psychologique d’une abolition de Schengen. La première image qui me vient est celle d’un poste de douanes gardé par des policiers en armes. Plus des allures de cauchemars belliqueux que de paradis sécuritaire. Une rematérialisation des frontières apparait comme la preuve tangible de nos divisions nationales confinant au repli identitaire… Française de 25 ans bientôt révolus, la vue de policiers lourdement armés aux frontières de pays voisins, inspectant scrupuleusement faciès, passeports et véhicules m’était inconnue. C’était avant le mardi 17 novembre 2015. A Esch-sur-Alzette.


[1]L’objectif affiché par le premier ministre danois Lars Løkke Rasmussen est d’empêcher l’entrée de réfugiés sans papiers. La Suède, quant à elle, dépassée par l’afflux de migrants exige, à partir du 4 janvier, une pièce d’identité pour passer en train ou en car le pont de l’Öresund, principale porte d’entrée depuis le Danemark.

[2]La Grande-Bretagne (tiens donc), l’Irlande, la Grèce, l’Italie et le Danemark alors également membres de la Communauté économique européenne (CEE) n’avaient pas ratifié les accords.

[3]Ont intégré l’espace Schengen l’Italie (1990), l’Espagne et le Portugal (1991), la Grèce (1992), l’Autriche (1995), la Finlande, le Danemark et la Suède (1996), l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Hongrie, la Pologne, la République tchèque, la Slovaquie, la Slovénie, et Malte (2007). La Croatie, Chypre, la Bulgarie et la Roumanie n’en sont pas membres. De même, la Grande-Bretagne pratique toujours le contrôle aux frontières. En revanche, des pays non membres de l’UE, Islande, Norvège, Suisse et Liechtenstein ont ratifié la Convention.

[4]Ces sous ensemble sont à géométrie variable, selon les opt-in et out des un et des autres, et dépassent parfois le cadre des 28.

[5]Voir : Le Monde avec AFP et Reuters, (04/01/2016 à 10h03, Mis à jour le 04/01/2016 à 18h09), Migrants : la Suède et le Danemark introduisent des contrôles d’identité aux frontières. Lien : http://www.lemonde.fr/europe/article/2016/01/04/la-suede-introduit-les-controles-d-identite-a-la-frontiere-avec-le-danemark-principale-porte-d-entree-au-royaume_4841218_3214.html

Interim, (21/11/2015 à 11h19), La Suède et le Danemark se disputent sur le contrôle de leur frontière. Lien: http://www.lemonde.fr/europe/article/2015/11/21/la-suede-et-le-danemark-se-disputent-sur-le-controle-de-leur-frontiere_4814873_3214.html

[6] Pour évaluer l’impact de Schengen dans la vie quotidienne des frontaliers, voir le blog : Boot N. et Wolff Guntram B., (03/12/2015), “Cross-border commuters and trips: the relevance of Schengen”, Bruegel. Lien: http://bruegel.org/2015/12/cross-border-commuters-and-trips-the-relevance-of-schengen/

[7]Source : Michaux R., (mai 2015), Regards n°8 sur l’impact des frontaliers dans la balance des paiements ». Lien: http://www.statistiques.public.lu/catalogue-publications/regards/2015/PDF-08-2015.pdf

Le salaire annuel moyen touché par les frontaliers entrants varie sensiblement selon leur pays d’origine. En moyenne, un frontalier français touche 44.879 euros par an, contre 55.701 pour un frontalier belge et 52.197 pour un frontalier allemand.

[8]Avec quelques 143 banques, 3.894 organismes de placement collectif (OPC) et fonds d’investissement spécialisés (FIS), 319 unités d’assurances et de réassurance et 315 professionnels du secteur financier (PSF), le secteur financier reste un pilier de l’économie luxembourgeoise. Il contribue pour environ un tiers au PIB et aux recettes fiscales de l’Etat et représente 17% de l’emploi (soit 65.000 emplois), avec 23% de salariés luxembourgeois et 77% de résidents étrangers et frontaliers français, belges et allemands). Source : Conseil économique et social (CES), (6/06/2014), « Perspectives économiques sectorielles à moyen et long terme dans une optique de durabilité ». Lien: http://www.statistiques.public.lu/fr/actualites/entreprises/activites-financieres/2014/07/20140711/20140711.pdf

[9]Source : Mathä T. Y., Porpiglia A., Ziegelmeyer M., (02/04/2014), « Cross-border commuting and consuming: An empirical investigation », Cahiers d’étude de la Banque centrale de Luxembourg. Lien: http://www.statistiques.public.lu/catalogue-publications/cahiers-BCL/Cahiers_89/89-2014.pdf

[10]Source: Michaux R., (mai 2015), Regards n°8 sur l’impact des frontaliers dans la balance des paiements ». Lien: http://www.statistiques.public.lu/catalogue-publications/regards/2015/PDF-08-2015.pdf

[11]Des dispositifs de sécurité de type «portiques» ont été mis en place pour accéder au Thalys en Gare du Nord et en gare de Lille. Ces contrôles systématiques généreront indéniablement une perte de temps et une perte d’argent dans la mesure où de lourds investissements ont été opérés pour réduire les temps de trajet grâce à la grande vitesse. Paris est actuellement à 2h30 de Paris. Et si des contrôles d’accès aux trains devaient être perpétrés ? Admettons que cela prendrait de 30 à 45 mn supplémentaires pour un voyageur. Le salaire horaire des employés effectuant ce trajet est, en moyenne, élevé. Un calcul intéressant pourrait être le suivant : 0.5 heure * (nombre de passagers moyen par train * nombre de trains journaliers) * salaire unitaire horaire * 5 jours ouvrés = gaspillage salarial par semaine induit par l’établissement de portiques

[12]Après les attentats de Paris, l’A31 a connu plus 20kms de bouchons soit 3 heures pour effectuer le trajet Thionville/Kirchberg.

[13]Pour une analyse complète de la mobilité des frontaliers du Luxembourg, voir le Hors série du CEPS. Lien: http://www.statistiques.public.lu/catalogue-publications/cahiers-CEPS/2012/hors-serie-FR.pdf

[14]Source: Tableau du Statec. Lien: http://www.statistiques.public.lu/stat/TableViewer/tableView.aspx?ReportId=830&IF_Language=eng&MainTheme=4&FldrName=5&RFPath=19

One thought on “From Schengen to Chain-Gun : récit d’un scénario catastrophe

  1. merci Sarah Mellouet, je pensais que c’était que du blabla touristique , mais au fur et à mesure la lecture devenait intéressant, je me suis dis, lit jusqu’a la fin. tu vas voir
    je suis contente qu’il y a des personnes comme toi (vous) qui s’interroge, qui font nous interroger a notre tour. C’est compliqué la vie, plus encore pour l’Europe, avec des gens qui pense en savoir plus que les autres.
    Le problème n’est pas résolu si nous faisons pas d’effort sur nous même, tous le jours. Chacun de nous.
    La classe politique aux yeux des citoyens est un phare qui illumine, la période difficile que nous traverser, et donne de la sécurité? … … Pourquoi, que se cache derrière
    Nous comprenons que tout solution n’est que solution d’urgence. mais si … … l’idéal pouvait suffire a voir plus loin, le courage pour prendre des responsabilités, l’intégrité pour avoir une opinion des justes, de la bienveillance pour que son prochain soit celui qui est juste à coté de toi, de l’amour pour la vie …. …… ….

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