Tout comme il est particulièrement compliqué de faire des prévisions (surtout quand elles concernent l’avenir), faire des uchronies[1] est particulièrement difficile, d’autant plus si elles concernent le marché du travail luxembourgeois.

Une uchronie qui viserait à déterminer le taux de chômage actuel si la crise n’avait pas eu lieu devrait, pour être précise et complète, modéliser un ensemble de comportements difficiles à saisir (nombre de demandeurs d’emploi de la Grande Région cherchant du travail au Luxembourg, immigration économique en provenance des pays en crise actuellement et qui ne l’auraient pas été, demande mondiale adressée au Luxembourg, évolution du nombre de travailleurs frontaliers, etc.).

Malgré l’impossibilité de modéliser précisément ces comportements, se demander quel serait le taux de chômage au Luxembourg s’il n’y avait pas eu la crise demeure une question pertinente pour penser les déséquilibres du marché du travail. Le (mal-nommé)[2] paradoxe luxembourgeois (hausse importante de l’emploi et hausse concomitante du chômage) étant antérieur à la crise, au delà des facteurs cycliques qui ont ébranlé le marché du travail, d’autres facteurs anciens et structurels ont également pu contribuer à la hausse du chômage. Estimer ce que serait le taux de chômage sans la crise au Luxembourg revient donc, grosso modo, à enlever du taux de chômage actuel sa composante conjoncturelle et/ou à poursuivre les évolutions du chômage observées avant la crise.

D’après l’OCDE, l’écart entre le taux de chômage observé et le taux de chômage structurel (calculé par le NAIRU[3]) serait actuellement de 0,7% au Luxembourg. Sur les 2,9% de hausse du taux de chômage depuis 2008, le chômage conjoncturel ne représenterait ainsi que le quart. A cette aune, le taux de chômage du Luxembourg serait actuellement de 6,2% sans la crise.

Une autre approche est de (simplement) prolonger de façon linéaire les tendances observées concernant le chômage avant la crise. Suivant cette méthode, le taux de chômage serait actuellement de 5% (si la tendance 1994-2008 est prise en compte), ou de 6,6% (si la tendance 2000-2008 est préférée).

Quel serait le taux de chômage s’il n’y avait pas eu la crise (%)?

Chômage sans crise

Sources : OCDE-calculs IDEA

Ces chiffres constituent toutefois des estimations et non pas des mesures. Puisque le taux de chômage structurel a tendance à suivre le taux de chômage effectif, il ne peut être exclu que la crise explique une partie de la hausse du NAIRU, et que donc sans la crise, le NAIRU observé actuellement serait probablement moindre. De même, suivant la tendance considérée (1994-2008 ou 2000-2008) le taux de chômage estimé varie considérablement (1,6% d’écart), ce qui est une limite de la méthode.

Néanmoins, les trois méthodes envisagées fournissent le même message : le taux de chômage serait actuellement supérieur (de 1% à 2,5%) à son niveau de 2008 s’il n’y avait pas eu la crise. Cette convergence des résultats confirme l’existence de problèmes structurels sur le marché du travail luxembourgeois, et est une indication qui interdit de penser que le taux de chômage, une fois la crise définitivement surmontée, pourrait retourner « naturellement » vers son niveau d’avant…


[1] Supposer le présent en considérant un passé différent de ce qui a effectivement été.

[2] Voir à ce sujet la Préface du Docteur Serge Allegrezza dans la Note de Conjoncture N°2-2014 du STATEC.

[3] Non Accelerating Inflation Rate of Unemployment ou taux de chômage non-accélérateur d’inflation

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