A propos de l’auteur :

Florian Simon est politologue et diplômé de sciences politiques (Master en Études parlementaires, Université du Luxembourg). Ses recherches portent sur le rôle des think tanks dans l’élaboration des politiques publiques.

Une démocratie en constante évolution

Les démocraties occidentales ont considérablement évolué au cours des dernières décennies, faisant de la société civile un acteur incontournable du fonctionnement démocratique. De Jürgen Habermas, à travers le concept de démocratie délibérative[1], à Pierre Rosanvallon avec l’idée de contre-démocratie[2], en passant par Robert A. Dahl et son concept de polyarchie[3][4], nombreux sont les auteurs à avoir mis en évidence la place croissante des acteurs de la société civile dans les démocraties. Parmi eux, les think tanks occupent une place particulière. Bien qu’encore méconnus d’une partie des citoyens, ils participent à la production et à la circulation des idées dans l’espace public, ce qui invite à interroger leur véritable place dans l’architecture démocratique contemporaine.

L’essor des think tanks : une menace pour la démocratie ?

En quelques décennies seulement, le nombre de think tanks présents à travers le monde a connu une croissance spectaculaire (Tableau 1), suscitant des interprétations contrastées : certains y voient une menace potentielle pour la démocratie, tandis que d’autres y perçoivent le signe d’une démocratie dynamique. Cette opposition s’explique notamment par la grande diversité des organisations regroupées sous ce terme. Si certains think tanks s’apparentent à des centres de recherche fondés sur une expertise rigoureuse, d’autres, notamment les advocacy think tanks, défendent un agenda politique spécifique et peuvent servir des intérêts privés. Leur contribution à la démocratie ne peut donc être appréhendée uniformément et dépend largement du type d’organisation considéré.

Source [2010] : MCGANN, James G. 2010 Global Go To Think Tank Index Report. Think Tanks and Civil Societies Program. University of Pennsylvania. 2011.

Source [2020] : MCGANN, James G. 2020 Global Go To Think Tank Index Report. TTCSP Global Go To Think Tank Index Reports. University of Pennsylvania. 2021.

Cette distinction est d’autant plus importante que l’expertise peut elle-même devenir un instrument d’influence. Sous couvert de produire une expertise présentée comme indépendante, certains think tanks peuvent contribuer à dépolitiser des choix qui relèvent pourtant de décisions politiques. La présentation de propositions comme découlant de données techniques et objectives peut ainsi masquer la promotion d’un agenda idéologique ou d’intérêts particuliers. Cette question renvoie directement à leur indépendance, notamment financière. Historiquement liés à la philanthropie[5], notamment américaine, les think tanks reposent encore largement sur des financements privés susceptibles de constituer des vecteurs d’influence. Lorsque la production d’expertise devient principalement un moyen de promouvoir des intérêts particuliers, la frontière avec le lobbying devient alors ténue.

La contribution des think tanks à la démocratie peut aussi être questionnée en raison du risque d’une forme de confiscation du débat public. Sans disposer d’un mandat électif, ces organisations tirent principalement leur légitimité de leur expertise. Or, lorsque leurs ressources, leurs réseaux ou leur proximité avec les décideurs leur confèrent une influence disproportionnée, elles peuvent contribuer à imposer certaines visions au détriment d’autres et ainsi réduire le pluralisme du débat public. Ces risques ne doivent cependant pas conduire à considérer les think tanks comme une menace en soi pour la démocratie.

Le think tank comme acteur démocratique ?

Une telle lecture ferait en effet abstraction d’une part importante de leur contribution éventuelle au bon fonctionnement démocratique. Leur rôle dépasse la simple formulation de propositions et peut notamment pallier l’affaiblissement d’une fonction historique des partis politiques : la fonction programmatique. Dès les années 1960, le juriste allemand Otto Kirchheimer, à travers le concept de catch-all-party[6], soulignait la transformation progressive des partis, désormais moins ancrés idéologiquement et territorialement afin de s’adresser à un électorat plus large. Cette évolution s’est accompagnée d’un affaiblissement de leurs ressources intellectuelles et de leur capacité à élaborer des programmes politiques substantiels. Or, face à la technicisation croissante de l’action publique, les représentants élus ne disposent pas toujours du temps ni des moyens nécessaires pour concevoir seuls des politiques publiques complexes[7]. Les think tanks peuvent dès lors contribuer à combler partiellement ce déficit en produisant de l’expertise et en participant indirectement à l’élaboration des programmes. Cette externalisation partielle de la fonction programmatique ne constitue cependant pas une dépossession du pouvoir politique : les représentants élus demeurent libres de retenir, modifier ou rejeter les propositions formulées par les think tanks et restent, en dernier ressort, les détenteurs de la décision démocratique.

Les think tanks contribuent également à la vitalité démocratique par la diffusion des connaissances et l’évaluation de l’action publique. Leur expertise permet notamment de vulgariser des travaux universitaires complexes et de les rendre accessibles au plus grand nombre. L’évaluation des politiques publiques permet quant à elle de questionner l’action des pouvoirs publics et de nourrir l’esprit critique des responsables politiques comme des citoyens. Cette fonction s’inscrit dans l’évolution des formes de participation citoyenne. Depuis le déclin du militantisme d’affiliation observé à partir des années 1970, une partie croissante de l’engagement s’exprime en dehors des cadres partisans traditionnels. Cette forme d’engagement est qualifiée par le sociologue Jacques Ion « d’engagement post-it »[8]. Les think tanks peuvent ainsi contribuer à faire émerger certains enjeux avant même leur inscription à l’agenda politique et à diffuser des propositions susceptibles d’alimenter le débat public.

Leur diversité idéologique constitue également un facteur de pluralisme. À l’instar des partis politiques et des syndicats, les think tanks portent des sensibilités et des visions parfois très différentes, permettant la confrontation d’idées et l’expression d’une pluralité de points de vue. Leur rôle apparaît d’autant plus complémentaire de celui des responsables politiques que leurs temporalités diffèrent : tandis que ces derniers sont souvent soumis aux impératifs du court terme et aux logiques électoralistes, les think tanks peuvent consacrer davantage de temps à l’analyse et à l’anticipation des évolutions futures. Loin de s’exclure, ces deux logiques peuvent se renforcer mutuellement.

Démocratisation et émergence des think tanks

Néanmoins, les liens entre démocratie et think tanks ne se limitent pas à leur fonctionnement interne : ils apparaissent également dans les conditions de leur émergence. De tradition anglo-saxonne, les think tanks se sont progressivement implantés en Europe à partir de l’après-guerre, et plus particulièrement des années 1970 (Graphique 1). Fait notable, leur développement a fréquemment accompagné les processus de démocratisation du continent. En Espagne, par exemple, le CIDOB – qui constitua notamment un espace d’opposition intellectuelle et citoyenne au franquisme – et le Real Instituto Elcano ont été créés respectivement en 1973 et 2001, soit à la toute fin de la dictature franquiste pour le premier et plusieurs décennies plus tard pour le second. En Allemagne, la plupart des think tanks antérieurs à la réunification étaient essentiellement implantés en RFA (création de la Fondation Konrad Adenauer en 1955 à Bonn ou de la Fondation Friedrich-Ebert en 1946 et installée rapidement à Bonn après avoir été interdite sous le régime nazi), tandis que leur développement s’est progressivement étendu à l’Europe de l’Est après les transitions démocratiques et la chute de l’URSS (création du GLOBSEC slovaque en 2005 ou de l’OSW polonais en 1990). Sans permettre d’établir un lien de causalité, cette concomitance suggère que les régimes démocratiques offrent un environnement particulièrement favorable à l’émergence et au développement des think tanks. À l’inverse, si les régimes autoritaires ne rendent pas leur existence impossible, ils en limitent fortement les conditions d’expression et d’influence.

Graphique 1 : évolution annuelle du nombre de think tanks créés entre 1900 et 2004

Source : MCGANN, James G. 2010 Global Go To Think Tank Index Report. Think Tanks and Civil Societies Program. University of Pennsylvania. 2011.

 

La culture du think tank au Luxembourg

Au Luxembourg, le développement des think tanks demeure relativement récent. Depuis les années 2000, plusieurs organisations ont progressivement investi cet espace, à commencer par la Fondation IDEA en 2014, qui constitue aujourd’hui l’un des rares think tanks à avoir véritablement marqué le débat public national. La fragmentation politique et la complexification croissante des enjeux européens ont pu favoriser cette émergence, en créant une demande nouvelle d’expertise et de réflexion prospective. La création en 2026 d’ESILUX[9] (The European Strategy Institute Luxembourg) et du Cercle européen Renert[10] témoigne de cette dynamique. Si cette tendance venait à se confirmer, le développement d’un véritable écosystème de think tanks pourrait contribuer à diversifier les sources d’expertise et à enrichir le débat démocratique luxembourgeois. Il est toutefois trop tôt pour en mesurer l’ampleur ou pour affirmer que ces nouvelles organisations parviendront à s’y imposer durablement.

Le rôle charnière du think tank en démocratie

En somme, les think tanks constituent aujourd’hui des acteurs à part entière de l’écosystème démocratique et contribuent, à plusieurs niveaux, à sa vitalité. Leur influence sur les citoyens comme sur les responsables politiques ne saurait être assimilée à un pouvoir de substitution : ces derniers demeurent libres de retenir ou non les propositions des think tanks, préservant ainsi la souveraineté de l’élection. Les think tanks n’ont donc pas vocation à se substituer aux partis politiques, aux universités ou aux institutions représentatives, mais à interagir avec eux. À l’image d’un engrenage, l’écosystème démocratique repose sur l’articulation de différents acteurs remplissant des fonctions distinctes mais complémentaires. Les think tanks sont l’un de ces acteurs et ils y jouent notamment un rôle de vigie du débat public, en identifiant certains enjeux, en questionnant l’action des pouvoirs publics et en formulant des propositions parfois plus ambitieuses que celles portées par la classe politique et susceptibles d’alimenter la décision collective.

Cette contribution à la démocratie n’est toutefois ni automatique ni inconditionnelle. Elle dépend notamment de leur indépendance, de la transparence de leur financement et de leur capacité à produire une expertise pluraliste et accessible. Lorsque ces garanties sont affaiblies,

l’expertise peut devenir un instrument de promotion d’intérêts particuliers et rapprocher le think tank du lobbying[11]. Les think tanks doivent donc moins être considérés comme une menace pour la démocratie que comme des acteurs dont la contribution dépend des conditions dans lesquelles ils exercent leur influence. Lorsqu’elles sont réunies, ces conditions permettent aux think tanks de remplir une fonction précieuse : apporter à la démocratie représentative des ressources intellectuelles, critiques et prospectives que les institutions et les acteurs politiques ne peuvent pas toujours produire seuls. Leur développement peut ainsi être lu non comme une remise en cause de la démocratie représentative, mais comme l’une des manifestations de son évolution et de sa capacité à intégrer de nouvelles formes de participation et d’expertise.

 

[1] HABERMAS, Jürgen. Droit et démocratie. Entre faits et normes. NRF Essais Gallimard, 1997.

[2] ROSANVALLON, Pierre. La Contre-Démocratie. La politique à l’âge de la défiance. Paris, Le Seuil, Les Livres du nouveau monde, 2006.

[3] DAHL, Robert A. Polyarchy: participation and opposition. Yale University Press, 1971.

[4] DAHL, Robert A. Democracy and Its Critics. Yale University Press, 1989.

[5] SIMON, Florian. Thinks Tanks at the Crossroads: The Power of Expertise in Public Policymaking. A Comparative Analysis. University of Luxembourg. 2026.

[6] KIRCHEIMER, Otto. The Transformation of the West European Party System. J. La Palombara, & M. Weiner (Eds.), Political Parties and Political Development Princeton, NJ: University Press, 1966.

[7] DEZE, Alexandre. Fin de parti. Enquête sur un présumé déclin. Presses de Science Po, 2025.

[8] ION, Jacques. La fin des Militants ? Éditions de l’Atelier, 1997.

[9] https://www.luxtimes.lu/luxembourg/what-comes-after-this-mayhem-new-luxembourg-think-tank-focuses-on-longer-view/146045719.html

[10] https://www.cc.lu/toute-linformation/revue-de-presse/detail/le-cercle-europeen-renert-voit-le-jour-en-tant-que-think-tank-europeen

[11] RICH, Andrew. Think Tanks, Public Policy and the Politics of Expertise. Cambrigde University Press, 2004.

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