Alors que la Suisse débat actuellement d’un projet visant, par référendum d’initiative populaire, à limiter sa population à 10 millions d’habitants d’ici à 2050, il n’est pas rare que la question de la limitation de la croissance démographique refasse surface au Luxembourg[1]. Pression sur les infrastructures, crise du logement, saturation des transports, pollution : ces défis bien réels alimentent l’idée plus ou moins avouée selon laquelle freiner la croissance de la population serait une solution. Il s’agit pourtant d’une impasse stratégique.
Tout d’abord parce que les difficultés actuelles ne sont pas tant le résultat de la croissance démographique elle-même que de l’absence d’anticipation et de mise en œuvre cohérente des stratégies d’aménagement du territoire. L’étude « Une vision territoriale pour le Luxembourg à long terme », a rappelé que des concepts pertinents existaient déjà (IVL, PDAT, etc.)[2] et que s’ils avaient été correctement déployés, notamment à travers une bonne articulation entre stratégie nationale et plans de développement locaux, les externalités négatives de la croissance démographique auraient pu être limitées. La situation actuelle serait probablement meilleure si tout avait été mis en œuvre pour accueillir une population « minimum » et non « maximum ».
Le Luxembourg n’est pas la Suisse
Un autre élément à intégrer est que le Luxembourg fonctionne de facto comme une métropole spécialisée dans des activités à haute valeur ajoutée, et dont le développement repose sur un vaste hinterland largement situé au-delà de ses frontières nationales. Certes, certains Cantons suisses fonctionnent sur un modèle relativement proche, mais pas l’ensemble du pays. Penser les tenants et les aboutissants de la croissance démographique luxembourgeoise en s’inspirant d’exemples étrangers nécessiterait de prendre pour point de comparaison des métropoles (en particulier leur centre) plutôt que des pays. Un chiffre illustre cette caractéristique métropolitaine de la démographie luxembourgeoise : entre 2014 et 2024, le solde migratoire a « apporté » 115.000 nouveaux habitants au Grand-Duché. Derrière ce solde se cachent 277.000 arrivées et 162.000 départs, soit 439.000 mouvements, à comparer à une population moyenne de 625.000 personnes sur le période.
De nombreuses métropoles à travers le monde connaissent ce type d’attractivité démographique et économique et parviennent à bien fonctionner. La clé n’est pas le plafonnement, mais la planification du développement, notamment en matière de logement, de mobilité et d’aménagement du territoire. Sur ce point, le programme suisse des agglomérations, y compris dans son volet transfrontalier, est un point qui mériterait davantage d’attention au Grand-Duché[3].
Productivité = attractivité
La relance de la productivité serait la clé de nombreuses problématiques pour le pays. Il faut tout faire pour la relancer, mais imaginer une stratégie de « soft landing » démographique sur des succès économiques pourrait bien être à long terme une stratégie hasardeuse. L’idée selon laquelle le Luxembourg pourrait conserver ou accroître son niveau de richesse tout en limitant sa population repose en effet sur une hypothèse fragile : celle d’un découplage durable entre productivité et attractivité.
L’histoire économique du pays est riche d’enseignements en la matière. Les deux grands bonds de productivité qu’a connus le Luxembourg – la révolution industrielle avec la sidérurgie, puis l’essor de la place financière dans les années 1980 – ont tous deux entraîné de forts effets d’attractivité et d’immigration, permettant dans les deux cas de relancer une démographie atone. Créer plus de richesse avec moins de main-d’œuvre revient à faire des gains de productivité, qui rendent l’économie pourvoyeuse d’opportunités et de revenus, et finissent par attirer à leur tour talents et investisseurs.
Une dystopie
Admettons qu’une majorité gouvernementale s’accorde sur un plafonnement démographique. Quels leviers devrait-il alors activer pour y parvenir dans le « monde réel » ? Le droit européen garantit une large liberté de circulation et d’installation au sein de l’Union et l’idée d’interdire aux entreprises de recruter n’apparait pas comme la plus conforme au droit, ni au consensus. Pour atteindre un objectif de plafonnement démographique, une option serait alors de sortir de l’Union européenne et de mettre en œuvre des quotas (immigration, logement, recrutement). Dans un scénario sans « Luxit », il faudrait s’employer à rendre le pays volontairement moins attractif. Cela passerait par des mesures telles qu’une limitation de la construction de logements, des hausses de salaires (via la fiscalité ou des révisions de minimums) pour limiter la création d’emploi, un environnement moins favorable aux talents étrangers, tout frein au développement des entreprises, etc. Soit le portrait fidèlement inverse des objectifs largement consensuels aujourd’hui.
[1] Notamment compte tenu des pressions sur le marché du logement, au sujet desquelles il a déjà été débattu et évalué la possibilité de restreindre l’accès à la propriété par la Cellule scientifique de la Chambre des Députés. Voir : Chambre des Députés, Note de recherche scientifique, Peut-on restreindre l’accès à la propriété immobilière aux étrangers non-résidents au Luxembourg ? 22 mars 2024. https://www.chd.lu/fr/node/2234.
[2] Voir : IDEA, Une vision territoriale pour le Luxembourg à long terme, Fir eng kohärent Entwécklung vum Land, févier 2023, idea.lu.
[3] Voir par exemple : https://www.grand-geneve.org/pa5/.





