Luxembourg : Les arbres pourront-ils pousser jusqu’au ciel ?

Au moment de faire le point sur « l’état de la Nation », force est de constater que le Luxembourg affiche de bons indicateurs économiques. Les récentes révisions à la hausse du PIB par le STATEC ont montré que le pays dépasse depuis 2013 son niveau de croissance d’avant crise[1] et les prévisions pour 2017 et 2018 tablent sur une poursuite de cette tendance. Serions-nous dès lors au milieu de  cinq nouvelles « splendides » ? L’emploi salarié a augmenté de près de 12.000 postes en 2016 (un niveau record depuis 2008), le niveau du chômage baisse (certes lentement), les administrations publiques maintiennent jusqu’à présent un solde budgétaire positif (1,6% du PIB en 2016) et la dette souveraine, qui  apparaît comme maitrisée (21% en 2016), conserve son « AAA » pour la plupart des agences de notation.

Cette prospérité ne doit pas pour autant masquer les chantiers qui se profilent. Comme l’a exprimé IDEA à l’occasion de la présentation de son Avis annuel le 12 avril dernier, il ne semble pas opportun de plaider pour l’optimisme ni pour le pessimisme mais plutôt pour une attitude pro-active visant à asseoir la prospérité de demain, tout en n’oubliant pas de garantir son caractère soutenable et inclusif.

Asseoir la prospérité à long terme du pays

Il n’y a de toute évidence pas de recette miracle. Néanmoins, si l’on prend un peu de recul, trois éléments de réflexion (parmi d’autres) peuvent être mis en avant.

La place financière reste plus que jamais la Sillicon Valley du Luxembourg[2]. Elle concentre une masse critique d’institutions financières, d’assurance, de prestataires de services (« legal », « advisory ») qui forment un ensemble cohérent, bien que diversifié, et qui peut continuer à se développer, si les avantages compétitifs de la place comme la stabilité et la fiabilité politique et juridique, la capacité d’adaptation rapide, la disponibilité de ressources humaines qualifiées, sont maintenus et que les défis des différentes transformations en cours, notamment règlementaires et technologiques, sont bien préparées.

La diversification économique devrait également se poursuivre pour multiplier et solidifier les relais de croissance « endogènes », par le développement de nouveaux secteurs, mais aussi par l’accompagnement des transformations des secteurs déjà installés. Pour prendre les grands tournants, il est parfois bienvenu d’impulser des politiques volontaristes (« l’État stratège »), ce qui peut impliquer des paris sur l’avenir (viser les étoiles?) et des investissements dans les outils adéquats (infrastructures, participations publiques, cadres juridiques, R&D, formation, partenariats, attractivité des talents, etc.). Par ailleurs, le développement de « plateformes » sur le modèle des partenariats public-privé sont des initiatives à encourager (SpaceRessources, National Composite Center Luxembourg en sont des exemples) pour capitaliser sur les efforts considérables (notamments publics)qui ont été faits au cours des deux dernières décennies dans le domaine de la recherche et de l’innovation.

Enfin, la capacité des acteurs du pays à se « mobiliser collectivement » pour préparer l’avenir est un atout qui peut être mis en avant. Dans ce domaine, il est important de concrétiser les stratégies issues des récentes réflexions prospectives (stratégie pour troisième révolution industrielle, Luxembourg à un million d’habitants, aménagement du territoire, etc.).

Garantir la soutenabilité de la croissance

Assurer la croissance ne garantit pas pour autant la soutenabilité du modèle socio-économique du pays à terme. Il s’agit là d’une deuxième famille de « grands chantiers ».

Il apparaît important d’anticiper le futur du travail et de la protection sociale face aux mutations possibles (bien qu’incertaines) des modes de « production de richesses » qui pourraient émerger (économie du partage, intelligence artificielle, robotisation). La montée en qualification exigée par le marché du travail, la dépendance des systèmes de protection sociale à des forts niveaux de création d’emploi (notamment les pensions) ainsi que le « morcellement » croissant probable des carrières (formation continue, changements de statuts des actifs) sont aussi des éléments importants à anticiper pour l’avenir de « l’Etat Providence ».

La dérive vers un Luxembourg «à deux vitesses» n’est pas à écarter. Plusieurs fossés pourraient se creuser comme entre les secteurs d’activité traditionnels, plutôt « nationaux » et les secteurs plus innovants généralement ouverts à l’international, entre les salariés de ces secteurs, entre les propriétaires et les locataires, entre les résidents et les non-résidents, etc. La cohésion sociale pourrait être secouée par ces disparités. La croissance doit également être gérée sur le plan « physique » avec des politiques cohérentes d’aménagement du territoire, du logement, des mobilités, de protection de l’environnement. Il faut intégrer ces contraintes, bien réelles, sans quoi le scénario d’une croissance sans prospérité (ou une croissance qui ne satisfait personne) pourrait se dessiner terme.

Enfin le Luxembourg a un rôle de premier plan à jouer dans la coopération transfrontalière qui doit être plus constructive et plus innovante au sein de la Grande Région. Le développement soutenable du Luxembourg repose aussi sur une coordination approfondie dans le domaine des mobilités, du logement, mais aussi dans l’anticipation des évolutions démographiques qui pourraient poser problème à modèle de croissance inchangé. La Grande Région peut aussi permettre dans certains domaines des effets gagnant-gagnant, notamment dans la recherche, la formation, l’innovation.

Bien d’autres défis auraient pu être évoqués ici, l’Avis Annuel 2017 d’IDEA en livre quelques-unes.

Télécharger le document : http://www.fondation-idea.lu/2017/04/12/avis-annuel-2017-monde-partage-partage-monde/ 


[1] +4% en moyenne entre 2000 et 2007 et +4,6 entre 2013 et 2016.

[2] Voir p. 31 de l’Avis annuel 2017 d’IDEA, http://www.fondation-idea.lu/2017/04/12/avis-annuel-2017-monde-partage-partage-monde/

Wéi e qualitative Wuesstem fir eist Land?

Quelle croissance qualitative pour le Luxembourg ? Cette question légitime invite les acteurs de l’économie luxembourgeoise à envisager un nouveau modèle économique permettant de dépasser la nature entropique de la croissance quantitative – et inégalitaire, pour une croissance plus qualitative, basée davantage sur la qualité de vie. Mais que revêt cette notion de croissance qualitative ? Doit-elle être simplement plus égalitaire ? Ou plus inclusive ?

Le concept de croissance qualitative désigne une réalité complexe, en ce sens où elle a été pensée comme une approche équilibrée d’une croissance intelligente, soutenable et inclusive.

Intelligente car elle doit permettre d’introduire les réformes nécessaires à une croissance soutenable et compétitive en promouvant la R&D, la création d’emploi, les gains de productivité et l’inclusion sociale.

Soutenable car elle doit garantir le triptyque protection environnementale, développement économique et équité sociale pour les générations actuelles et futures.

Inclusive[1] dans la mesure où elle doit être équitable dans le partage des bienfaits de la croissance et permettre ainsi une égalité d’accès aux opportunités offertes, une baisse des inégalités, etc…

Quelle croissance qualitative pour le Luxembourg ?

Le débat sur le Luxembourg à 1,1 million d’habitants à l’horizon 2060 a conduit à l’émergence d’idées et de formules chocs, certes imprégnées de bonnes volontés, pour une croissance qualitative au Luxembourg. Il s’agit notamment d’éviter une croissance reposant trop exclusivement sur l’accroissement « sans fin » de la main-d’œuvre, avec à la clef notamment une pression sur les infrastructures de transport et de logement et une accumulation de nuisances comme la pollution et les émissions de CO2. Une annonce assez marquante et récurrente dans les débats est celle de la « limitation » de la création d’emplois au Luxembourg à un niveau de 6 000 emplois par an à l’horizon 2060. Si la qualité des emplois et les gains potentiels de productivité sont susceptibles de conduire à une croissance plus faible d’emplois par an, rien ne garantit qu’une diminution de près de 50%, par rapport à la situation actuelle[2], des emplois crées sur l’horizon 2017-2060 soit réalisable, voire même souhaitable.

Réalisable, dans la mesure où il est question de freiner la création d’emploi par l’augmentation de la productivité, par l’adoption d’innovations technologiques tout en ignorant un potentiel effet de déversement[3] induit par les gains de productivité. Par ailleurs, comment se concrétiserait, dans la réalité, une telle proposition ?

Souhaitable sur les plans des finances publics et du chômage, car la limitation des créations d’emplois invite à repenser le système des finances publics et notamment sa soutenabilité à terme.

La complexité des tenants et aboutissants d’une « limite » de la création d’emplois peut s’analyser au travers de l’étude de scénarios : nous retenons ici le scénario d’un Luxembourg à 1,1 millions d’habitants à l’horizon 2060 issus des projections Europop2013 et le scénario plus récent Europop2015. En sus des hypothèses retenues par Eurostat, nous supposons ici une limite de création d’emplois de 6 000 par an en moyenne à l’horizon 2060.

Nous donnons dans les tableaux 1, 2 et 3 divers indicateurs projetés à l’horizon 2060 ayant trait à l’emploi, à la croissance et à la population. Très simplement, la limitation du nombre d’emplois crées nous conduit, pour un niveau de population donnée, à « jouer » sur la croissance de la productivité. Par hypothèse, la croissance du PIB en volume est exogène, c’est-à-dire imposée de l’extérieur : elle est censée atteindre  2,7% par an en moyenne[4] quel que soit le scénario envisagé (avec il est vrai de légères différences à l’intérieur de l’horizon de simulation).

Dans le fameux scénario à 1,1 million, l’objectif des 6 000 emplois par an suppose une croissance moyenne de la productivité de 1,6 % par an, tout comme dans le scénario Europop2015 du tableau 2. La croissance moyenne de la productivité projetée est nettement supérieure à celle prévue dans le scénario classique Europop2013 (tableau 3). Ainsi, la croissance de la productivité dans les scénarios contraints, doit augmenter de plus de 50% par rapport au scénario classique et ce, dès 2025. Sur l’ensemble de la période, l’objectif des 6000 emplois par an est atteint avec une croissance de la productivité supérieure de 30% à celle projetée dans le scénario classique.

Il faut souligner que dans le scénario modifié Europop2013, la décroissance du nombre d’emplois crées est amorcée dès 2017 avec une baisse potentielle du flux net annuel de 17% et les projections montrent que cette décroissance à l’horizon 2060 s’accélère pour atteindre des baisses de création d’emplois sur 5 ans avoisinant les 50%.  Parallèlement à cette dynamique, la proportion de l’emploi frontalier dans l’emploi total commencerait à diminuer dès 2030. Cette projection étriquée de l’économie luxembourgeoise à l’horizon 2060 masque un effet antagoniste : la faible part du nombre d’emplois crées dès 2050 risque d’augmenter le chômage et parallèlement, la croissance soutenue de la productivité attendue, comparativement à celle projetée dans Europop2013 sans contrainte, est susceptible de créer un effet de déversement qui entraînerait une création d’emplois plus importante que celle projetée.

En s’appuyant sur les hypothèses d’Eurostat retenues dans Europop2015, qui envisage une population en dessous du million à l’horizon 2060, force est de constater que les projections de croissance attendues relèvent les exigences déjà très importantes qu’imposent des taux de croissance de la productivité. Dans ce scénario, caractérisé par une population résidente moins nombreuse (-13%), la proportion de l’emploi frontalier décroît dès 2045 avec une migration nette moins importante. La limite qu’imposerait une création d’emplois insuffisante pourrait potentiellement contribuer à aggraver la situation des finances publiques, dans une période déjà marquée par un déficit croissant de la sécurité sociale[5] : les projections suggèrent une pyramide des âges de l’emploi frontalier inversée avec une forte proportion de retraités frontaliers.

Cet exercice de projections ne vise en aucun cas à décrédibiliser une proposition pour une croissance qualitative mais invite à la réflexion sur la base des atouts du Luxembourg et du réalisable. L’innovation, la R&D, les gains de productivité vont façonner l’économie luxembourgeoise de demain mais envisager de limiter la création d’emplois pour contraindre à des efforts conséquents en termes de productivité et de croissance paraît inadéquat pour l’économie luxembourgeoise.

Tableau 1 Projections Europop2013 sous l’hypothèse d’une création moyenne d’emplois de 6000/an

Tableau 2 Projections Europop2015 sous l’hypothèse d’une création moyenne d’emplois de 6000/an

Tableau 3 Projections Europop2013


[1] La croissance inclusive peut recouvrer des objectifs plus ou moins larges selon la définition retenue par les organisations internationales qui tendent à recentrer le concept de croissance inclusive selon leur domaine d’action. Pour plus de précisions, voir le Rapport sur le cadre de l’OCDE pour une croissance inclusive (2014).

[2] A noter que sur la période 2011-2015, 9240 emplois ont été créés en moyenne.

[3] L’effet ou la théorie du déversement développée par Alfred Sauvy suppose que le progrès technique détruit, par un effet direct, des emplois dans un premier temps. Mais les gains de productivité obtenus grâce aux innovations vont permettre d’augmenter la demande des consommateurs qui va se traduire par une augmentation à terme de l’emploi (plus importante) mais pas nécessairement dans le secteur où l’innovation a été introduite.

[4] Ce chiffre est en accord avec le taux de croissance moyen projeté dans Europop2013.

[5] Voir à ce propos le rapport de l’UEL : Semestre Européen 2017, Quelle croissance pour demain ?

Retour sur l’Euromatinale avec Michel Aglietta « Un pacte européen pour la croissance »

Le 4 avril dernier, la Fondation IDEA asbl a eu l’immense plaisir d’accueillir l’économiste français Michel Aglietta pour une conférence animée, riche d’enseignements et de recommandations, autour d’un nouveau pacte européen pour la croissance.

Avant de la revoir prochainement en vidéo, téléchargez dès à présent la présentation du Professeur qui revient successivement sur la mutation  du capitalisme, provoquée par l’épuisement du régime de croissance mû par la globalisation financière, que subit l’Europe, ainsi que sur l’incomplétude de la zone euro qui s’est révélée incapable d’absorber le choc de la crise financière systémique et qui l’a amplifié avant de conclure par un projet pour l’Europe de demain. Ce dernier poursuit deux objectifs, à savoir le redressement de la croissance potentielle de toute l’Europe et le renforcement de la convergence des pays membres de la ZE pour améliorer la stabilisation macroéconomique, et propose une double réforme sans sortir des traités existants, d’une part le renforcement et l’extension du plan Juncker par un budget européen produisant une valeur ajoutée européenne en investissant en dernier ressort, d’autre part la réforme du Semestre Européen pour des politiques coopératives de stabilisation.

  • Euromatinale avec Michel Aglietta

Avis annuel 2017 : monde du partage ou partage du monde ?

Avec son quatrième « Avis annuel sur la situation et les perspectives socio-économiques du Luxembourg », la Fondation IDEA a.s.b.l. continue de partager des analyses et recommandations, parfois novatrices, souvent éclairantes. Cette publication offre une analyse originale de la situation conjoncturelle nationale et internationale et donne un aperçu des domaines qui devront être suivis avec attention pour tenter de maintenir le Luxembourg « au sommet ». Cette année, dans le sillage du rapport sur la Troisième Révolution Industrielle (TIR) et des discussions menées au niveau européen, l’éclairage thématique porte sur l’économie du partage dans le contexte luxembourgeois.

Avec +3,0% en 2016 et +3,3% en 2017 pour l’OCDE, une modeste reprise de la croissance mondiale est observée mais elle demeure inférieure à son rythme d’avant « crise » de 2008, de l’ordre de +4% et les écueils ne manquent pas, qu’ils soient économiques ou politiques.

Si la croissance américaine devrait s’accélérer cette année (+2,4%, contre +1,6% en 2016), ses perspectives à moyen terme sont pour le moins incertaines. Au Japon, aucun rebond franc et massif de l’économie n’est observé, en dépit de la volonté politique affichée par le gouvernement. Dans les économies émergentes, les transitions économiques sont vraisemblablement plus disparates, longues, complexes, hétérogènes et risquées qu’espéré à l’aube des années 2000. Si la Russie et le Brésil sont actuellement en récession avec l’espoir d’une hausse des prix énergétiques, la Chine, elle, poursuit son « recalibrage » économique (hausse de la contribution à sa croissance économique de la demande intérieure et baisse de celle du commerce extérieur).

Sur le Vieux Continent, la reprise de la zone euro se confirme avec une croissance qui devrait se maintenir cette année (+1,6%) et en 2018 (+1,8%). Certaines de ses « faiblesses récurrentes » et défis structurels (investissement public et privé toujours bas malgré le « plan Juncker », hétérogénéité économique entre pays, vieillissement de la population, excédents commerciaux significatifs d’un côté, déficits récurrents de l’autre), des risques et incertitudes extérieurs (velléités de changement de politique commerciale, fiscale et monétaire aux Etats-Unis, remontée des prix du pétrole, négociations du « Brexit », risques géopolitiques) mais aussi internes (gestion de la crise grecque, risque bancaire dans certains pays, élections au cœur de la zone euro), pourraient néanmoins défier ces prévisions. A l’heure où l’Union européenne en tant que projet politique, voire en tant que marché unique est secouée, où des négociations énergivores et chronophages s’ouvrent avec le Royaume-Uni, où semble se dessiner une nouvelle vision américaine, un nouveau « consensus de Bruxelles » (à plusieurs vitesses ?) demeure à construire.

Alles an der Rei ?! La croissance du Luxembourg demeure élevée (+4,2% en 2016), l’emploi continue de croître rapidement et le chômage confirme son léger repli. Les indicateurs macroéconomiques du Grand-Duché dessinent un pays qui se porte bien. Mais les arbres pourront-il y pousser jusqu’au ciel pour autant ? Les réflexions prospectives se multiplient (troisième révolution industrielle, croissance qualitative, Luxembourg à un million d’habitants, travail et protection sociale du futur, aménagement du territoire, etc.). Elles doivent maintenant déboucher sur des projets concrets, dans le cadre de stratégies prévoyant des rendez-vous d’évaluation.

Les responsables politiques et socio-économiques devront suivre de très près les évolutions des règles fiscales internationales (BEPS, ACCIS, etc.), les conditions du Brexit, la mise en œuvre de certaines réformes (régimes d’aides à la RDI, réformes fiscale, des finances communales, de l’assurance dépendance, etc.), la montée en puissance d’outils nouveaux et/ou stratégiques (House of fintech / entrepreneurship, Université, clusters, centres de recherche publics, etc.), la disponibilité de main-d’œuvre et l’attractivité du pays (« let’s make it happen »), la qualité du dialogue social (notamment avec une anticipation des mutations économiques et digitales et des tournants pour son système de protection sociale) et les projets de coopération transfrontalière à l’occasion de la présidence du Sommet de la Grande Région. Tout un programme !

Avancer dans le brouillard

De nouvelles « donnes », complexes à aborder, semblent redessiner le « village global » dans lequel chacun, Luxembourg compris, devra trouver sa place. On peut citer, de manière non exhaustive, plusieurs grandes tendances à suivre :

  • la remise en cause (et le ralentissement) du libre-échange ;
  • les bouleversements démographiques (vieillissement dans les pays avancés et en Chine, forte croissance dans certains émergents) ;
  • le maintien d’un niveau très élevé de certaines dettes publiques et d’investissements chroniquement faibles dans plusieurs zones développées ;
  • la croissance « multiforme » des inégalités (entre les « entreprises superstar » innovantes et celles qui s’éloignent de la frontière technologique, entre les ménages, entre les générations etc.) ;
  • la faiblesse « mystérieuse » des gains de productivité, en particulier dans les pays de l’OCDE ;
  • la lutte contre le réchauffement climatique et l’adaptation à ses effets ;
  • la consolidation de « l’acquis » technologique des pays émergents, notamment asiatiques ;
  • l’accès de plus en plus libre et instantané à la connaissance, à l’innovation ;
  • l’annonce de multiples « disruptions » (robotisation, intelligence artificielle, économie du partage).

Pour tenter d’appliquer nos propres préconisations sur la concrétisation des réflexions prospectives au Luxembourg, l’éclairage thématique, consacré à l’économie du partage, est assorti de recommandations concrètes.

Dans ce brouillard, vous avez dit « partage » ?

Les biens, les services, les facteurs (voiture, logement, temps, argent etc.), comme les modalités d’échange (revendre, louer, troquer, prêter, emprunter, donner) couverts par cette « économie du partage » sont aussi multiples que familiers. Sa singularité réside, en réalité, dans le bouleversement de la vitesse et de l’échelle des échanges que les technologies numériques ont provoqué (haut débit, smartphones, géolocalisation, applications), tout en abaissant les coûts d’information et de coordination. Les nouveaux modèles ont notamment permis à des particuliers de réaliser des activités lucratives, secouant les règles établies (frontière entre professionnel et amateur, droit du travail, droit fiscal, protection sociale, réglementation sectorielle, etc.). Si leur poids économique reste encore marginal, ils attirent une grande attention tant sur leurs attraits (par ex. revenus complémentaires) que sur leurs risques (par ex. possibilités de concurrence déloyale).

Et au Luxembourg ? Des usages à démystifier et à relativiser.

Au Luxembourg, dans le sillage de l’initiative « Troisième Révolution Industrielle » (TIR), les plateformes ont suscité l’engouement en réponse aux défis du futur (mobilité, énergie, cohésion sociale, etc.). Mais la réalité des usages est, pour l’heure, limitée : 86 personnes sur 100 n’y auraient jamais eu recours et moins de 4 personnes sur 100 y auraient offert des services (Eurobaromètre – mars 2016). Avec une utilisation déclarée de 1,5 à 2 fois plus élevée, Français et Allemands se montrent plus « partageurs ». Pour autant, il est inutile de complexer. Sur le plan technologique, le Luxembourg est « prêt pour le partage». En revanche, d’autres facteurs comme la faible métropolisation relative du pays ou un moindre besoin en revenus complémentaires semblent avoir quelque peu freiné le développement de l’économie du partage.

L’esprit des lois : mieux réguler ne serait pas un LUXe

Le cadre réglementaire (ou son absence) est également de nature à influencer le développement des plateformes. Hormis dans le secteur des transports (taxis, covoiturage et autopartage), les autorités se sont, pour l’heure, montrées relativement discrètes. Préservé de certaines dérives, le Luxembourg n’a pas défini de cadre dédié. Mais la mise en œuvre de la stratégie TIR et le renforcement de l’attractivité du Luxembourg ne pourront sans doute pas se passer d’une réflexion plus technique sur le mode de régulation des pratiques de partage afin de ne pas laisser s’installer un doute nuisible à l’innovation comme à l’équité. Il serait malhonnête de dénoncer « un vide juridique » total, mais certaines zones grises subsistent. Un mode de régulation partagée (« shared regulation »), où le pouvoir est largement réparti entre différentes parties prenantes (décideurs, professionnels du droit, investisseurs, entrepreneurs, gestionnaires de plateformes, utilisateurs etc.), semblerait approprié (et familier).

Aussi, le Luxembourg, conscient que des défis d’une autre ampleur seront à adresser concomitamment (emplois, formation, modèle social), pourrait profiter de ce moment pour prendre quelques mesures afin de clarifier les « règles du partage » suivant le triptyque suivant : informer (les utilisateurs) / former (les administrations) / échanger (avec les plateformes).

A la fin, il y avait le commencement

Finalement, pour appréhender des enjeux, même « lointains », de manière concrète, dresser un état des lieux de quatre secteurs « phares » concernés par les plateformes de partage est une première étape. En matière de services rémunérés, d’hébergement de courte durée, de transport et de crowdfunding au Luxembourg, opportunités et risques sont prudemment esquissés tandis que d’éventuelles lacunes réglementaires sont soulevées, à l’aune de mesures adoptées ailleurs.

Mais, in fine, nous sommes tous juges et parties, en tant que consommateur, travailleur, producteur, décideur, citoyen ou tout cela à la fois. Libre d’en user, ou non. Une offre existe, même imparfaite, mais qu’en est-il de la demande ? L’une des principales barrières à l’essor des usages de plateformes de partage (ou garde-fou, c’est selon), reste « l’habitude ». Et contre cela, les autorités peuvent guider, pas décréter.

  • Conférence de presse Avis annuel 2017 : ``monde du partage ou partage du monde?``