Dans le « Club des 5 » risques qui pourraient gripper la « belle » mécanique luxembourgeoise en figure un sur lequel les autorités n’ont, a priori, que peu d’emprise. Il regroupe un ensemble hétérogène de menaces dites « géopolitiques », que sont, entre autres,  le terrorisme, la crise migratoire, la situation au Proche-Orient, le Brexit/ Schengxit & Co ou encore l’impact des sanctions européennes contre la Russie.

Un inventaire, de prime abord peu éclairant, permettra d’introduire ce propos succinct.

  • Luxembourg/Bruxelles : 2h20 de voiture [et 3h15 de train, mais voilà un problème d’une toute autre nature]
  • Luxembourg/Paris : 2h15 de TGV
  • Luxembourg/Copenhague : 1h45 d’avion
  • Luxembourg/Londres : 1h15 d’avion
  • Luxembourg/Madrid : 2h20 d’avion

Que retirer de cette énumération simpliste a priori plus susceptible de nourrir vos envies de citytrips que vos réflexions socio-économiques ? Toutes ces villes se situent à moins de 2h30 de la capitale grand-ducale. Et, surtout, toutes ont subi des attaques terroristes ces dernières années qui leur ont imposé de revoir leurs politiques de sécurité intérieure (par des mesures temporaires ou permanentes). Quid du Luxembourg dans ce contexte de menace imminente et durable ?

La finalité de ce blog n’est pas de jouer les Cassandre mais d’attirer l’attention sur la position centrale qu’occupe le Grand-duché en Europe du point de vue géographique (cf. ci-dessus), économique, financier et politique. Si rien n’indique qu’un attentat ait jamais été planifié, le Luxembourg n’est ni une bulle, ni une île et la vigilance est de mise[1]. Capitale de l’Europe, par l’Europe, pour l’Europe, le Luxembourg concentre plusieurs dimensions de la puissance européenne[2], qui exacerbent la menace à laquelle le pays est exposé (CJUE pour la juridictionnelle ; MES et BEI pour l’économique et la financière ; services de la Commission et du Parlement pour l’exécutive et la législative ; Eurostat pour la comptable ; Cour des comptes pour l’auditrice ; etc. L’ensemble de ces Institutions emploie plus de 10 000 fonctionnaires européens) – sans omettre la présence d’une agence de l’OTAN.

Ainsi, au-delà des répercussions par contagion (contrôle aux frontières ; flux de personnes, de biens, de services, de capitaux ; confiance (dépenses de consommation, d’investissement, etc) ; valeurs et visions communes, etc.) que la persistance de la menace terroriste a sur ce « petit pays ouvert très « sensible » aux vents contraires », la mesure du risque sur son sol importe car il n’a rien d’un lointain cauchemar et emporte, d’ores et déjà, des conséquences stratégiques. Dans son discours sur l’état de la nation[3], le Premier Ministre Xavier Bettel a reconnu que la sécurité du pays avait été mise à mal ces derniers mois suite aux ahurissantes attaques de Bruxelles et Paris (« Faassungslosegkeet »), avivant la nécessité d’être vigilants et accroissant les dépenses et défenses afférentes. Mention a notamment été faite du plan Vigilnat[4], ainsi que des mesures pour agir contre les combattants étrangers comme de la revue de la législation existante. Une précision a été apportée : une adaptation de la législation pour rendre la lutte contre le terrorisme plus efficiente interviendrait si et seulement s’il y avait une menace concrète.

La circonspection et la proportionnalité sont donc de mise, pas la précipitation. Il s’agit de conduire efficacement la lutte anti-terroriste sans détricoter les droits fondamentaux et les valeurs de liberté, d’égalité et de justice mais aussi de tolérance et de respect pour préserver une qualité de vie et un modèle de société. Actuellement, le niveau de menace est « moyen» c’est-à-dire qu’elle est considérée comme réelle, mais abstraite, impliquant la « mise en œuvre de mesures de vigilance, de prévention et de protection d’intensité variable et temporaires sans induire de contraintes excessives sur la vie économique et sociale »[5]. Si l’impact budgétaire de ces mesures n’a sans doute rien de comparable avec celui subi par les pays frappés sur leur sol, ces dépenses tendent à devenir structurelles et doivent/devront être sérieusement prises en compte dans les Budgets comme dans les Programmations financières pluriannuelles – et ce, selon les différents scénarii envisagés[6].

Si la prise de conscience d’un danger (inédit ?) se concrétise, elle ne saurait se traduire par une exacerbation (mécanique) ou pire, par une exploitation (stratégique) de la peur. L’élément transcendantal qui rassemble et attise chacun des risques géopolitiques évoqués dans le premier volet du Club des 5 est bien la peur, terme aux multiples occurrences dans un discours récemment prononcé, et largement commenté, à la tribune de la Chambre des députés dans le cadre du débat sur l’état de la nation[7]. La peur fait, intrinsèquement, peser une « contrainte excessive sur la vie économique et sociale » dont les aboutissants sont aussi impalpables que les tenants. La peur réveille des instincts primaires confinant à des réactions mimétiques[8] qui auto-entretiennent les désastres. La peur mine la confiance qui est pourtant à la base de l’économie[9] comme en atteste, par exemple, le suivi scrupuleux de l’évolution d’indices la mesurant (consommateurs[10], entreprises, investisseurs) ou le renforcement des stratégies de communication des banques centrales (crédibilité). La peur, « bien » instrumentalisée, attise les tensions, précipite l’érection de barrières comme les prises de décisions hâtives. C’est donc une tentation à laquelle un pays ouvert et europhile ne peut céder[11].

Alors soyons vigilants, mais ne soyons pas peureux.

Le titre du blog est une citation traduite extraite de la pièce de William Shakespeare Romeo and Juliet.


[1] Dans son édition datée du 26 mars 2016, The Economist consacrait sa une à la menace terroriste qualifiée d’ « Europe’s new normal ».

[2] Certaines analyses considèrent cependant qu’à travers les attentats de Bruxelles, ce n’est pas l’Union européenne qui était visée.

[3] Voir l’intégralité du discours prononcé le 26 avril 2016 : http://www.gouvernement.lu/5935612/26-etat-nation-lu

[4] Le 27 mars 2015, le Conseil de gouvernement a arrêté un plan de vigilance nationale face aux menaces d’actions terroristes (« VIGILNAT »). « L’évaluation de la menace terroriste [de « FAIBLE » à « TRES GRAVE »] est réalisée par le groupe de coordination en matière de lutte contre le terrorisme (GCT) selon un rythme adapté à l’évolution de la situation nationale et internationale. À partir de cette évaluation, une proposition de niveau d’alerte est soumise au gouvernement qui détermine le niveau d’alerte applicable sur le territoire ». Voir : http://www.infocrise.public.lu/pictures/photos/vigilnat/PLAN_VIGILNAT_VERSION_PUBLIQUE.pdf

[5] Suite aux attentats de Bruxelles, le gouvernement a mis en place et/ou prolongé les mesures suivantes: maintien de l’évaluation de la menace terroriste par le Groupe de coordination en matière de lutte contre le terrorisme (GCT) de façon permanente ; renforcement des mesures de sécurité auprès de certains points sensibles dont notamment les gares et l’aéroport de Luxembourg ; contrôles aux frontières avec la Belgique ; mobilisation des acteurs concernés par le niveau d’alerte « 3 » (Service de renseignement de l’État, Police grand-ducale, Haut-commissariat de la protection nationale, Procureur d’État à Luxembourg, Armée, Administration des services de secours, Administration des douanes et accises, Service information et presse du gouvernement, points sensibles) à se préparer à un passage éventuel au niveau d’alerte « 3 » en fonction de l’évolution de la menace terroriste dans les jours et semaines à venir.

[6] Le 20 avril dernier, la Commission européenne a de nouveau annoncé qu’elle pourrait traiter de manière flexible les coûts des mesures antiterroristes supplémentaires supportés par les pays membres individuels : « Protection comes with a cost, be it in terms of deployment of intelligence, law enforcement or armed forces or of reinforcement of infrastructures. However, these costs have to be put in perspective with the human and economic damages a handful of criminals can generate. In light of the severity of the threat currently faced by the EU, the Commission will propose to make use of the flexibility embedded in the Stability and Growth Pact to accommodate unusual events outside government control when considering additional fiscal expenditure directly related to this threat. The Commission will engage with the Member States to find the necessary agreement on the way forward ». Elle ne propose donc pas une « révolution » ou un nouveau mode de calcul des déficits, plutôt une interprétation plus flexible de règles existantes. Le traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG) autorise un Etat à s’écarter de l’objectif d’équilibre des comptes publics en cas de « circonstances exceptionnelles » (art. 3.1b et 3c du TSCG) définies comme « des faits inhabituels indépendants de la volonté (de l’Etat) concerné et ayant des effets sensibles sur la situation financière des administrations publiques » ou « des périodes de grave récession économique » (art. 3c du TSCG).

Les disparités entre les pays de l’Union sont grandes du fait de degrés d’exposition à la menace différents. Pour autant si la vigilance et la sécurité sont une nécessité, les mesures pour les renforcer traduisent aussi certains choix de politiques publiques (protection et/ou prévention, éducation et/ou défense,etc.) ouvrant la voie au débat sur cette mesure « exceptionnelle ».

[7] Confondre vigilance et empressement peut donner naissance à de féroces et/ou nouveaux serpents de mer… (cf. débat sur l’interdiction de la burqa).

[8] L’exemple des paniques bancaire, ou financière, comme celles de 1907 ou de 1929 aux Etats-Unis, plus récemment celle qu’a frôlée la Grèce, est particulièrement illustrant à ce titre.

Pour une analyse du rôle de la confiance sur les marchés financiers (entre autres), voir Keynes, J. M. (1936), Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, traduction française, Payot, Paris, 1969 – chapitre 12.

[9] La confiance permet l’échange, qui est au cœur de l’économie. Promesse, serment, réputation mais surtout règles et pratiques soutenues par des organisations solides garantissent ce lien de confiance entre les agents économiques qu’un faux pas distend voire rompt alimentant la méfiance et, consécutivement, de moindres échanges.

[10] Voir : http://www.bcl.lu/fr/media_actualites/communiques/2016/03/consommateurs/index.html

[11] Dans son document du 20 avril, l’une des réponses prônées par la Commission face à un terrorisme globalisé n’est, surtout pas, le repli national mais le renforcement de « l’Europe de la sécurité » avec notamment l’échange d’informations en matière de renseignement.

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