Dans le cadre de la Journée de l’Economie organisée par le Ministère de l’Economie, la Chambre de Commerce et la FEDIL, en coopération avec PwC le 22 mars dernier, IDEA a animé une session de travail intitulée « Faut-il réellement avoir peur du million ? ».

Introduction : Un million qui fait parler

« Ce n’est pas mon rêve, pas mon idéal, qu’en 2020, nous soyons plus de 500.000 habitants […] » déclarait Jean-Claude Juncker en 2002 dans le discours sur l’état de la Nation. Ce n’était pas un rêve, c’est pourtant devenu une réalité avant l’heure. Nous sommes aujourd’hui près de 600.000 résidents rejoints quasi quotidiennement par près de 190.000 frontaliers – un pied dedans, un pied dehors, la tête résolument ici.

Que le scénario du million d’habitants d’ici 2060 relève de la « masturbation intellectuelle » (C. Gengler), qu’il soit « une chance [ou] un défi » (S. Allegrezza), dans une perspective « un peu lointaine » (F. Bausch), il interroge. Comme hier les « 500.000 » ou les « 750.000 », les projections de population, réalisées depuis 1948 par le STATEC, suscitent des craintes récurrentes. Loin d’être propres au million, elles résultent notamment de « l’expectative de ne plus être un jour ‘maître chez soi’ »[1] face à un accroissement démographique largement tiré par les migrations. Plus tangibles, les « sous-investissements » passés en matière d’infrastructures sont dénoncés par certains. Peuvent-ils être mis sur le compte d’une incrédulité chronique vis-à-vis de ces scénarios, malgré la sous-estimation quasi-systématique de la population totale projetée par rapport à la réalité (et ne jetons pas la pierre aux statisticiens…) ? Submergé faute d’avoir anticipé, diront les plus critiques. S’il ne faut pas sous-estimer l’ampleur et la vitesse des changements potentiels, ces évolutions démographiques semblent pouvoir être relativisées, à l’aune du passé.

Plutôt que de s’interroger sur l’exactitude du « combien » (900.000 ; 1.000.000 ; 1.100.000 etc.), il semble donc impératif de se concentrer sur l’envergure du « comment » pour adresser les défis de l’aménagement du territoire, de l’environnement, de la mobilité, du logement, du vieillissement, des finances publiques, de l’attractivité et de la cohésion. Si cette dernière ne se planifie pas à grand coup de « masterplan », elle n’en demeure pas moins primordiale… Pour éviter que la croissance démographique ne ravive des « craintes à l’origine de la nouvelle xénophobie »[2].

Les récentes annonces d’investissements en transports en commun permettent d’illustrer cet impératif d’anticipation à un horizon « raisonnable ». Un calcul « de coin de table », comme diraient des économistes modestes ou prudents, aboutit à plus de 33.000 places de transports en commun nécessaires en 2030 entre la France et le Luxembourg si, comme aujourd’hui, la moitié des 268.000 travailleurs frontaliers (scénario « central » STATEC) réside en France et que l’objectif de 25% de déplacements en transports en commun est atteint. Et au-delà ? Car cela signifierait aussi près de 100.000 personnes sur les routes entre les deux pays, illustrant l’impérieuse nécessité de « faire autrement ».

2060 est un horizon lointain. Autant que 1976, dans le calendrier. Nous avons encore un peu de temps pour réfléchir… Faisons donc de ce potentiel million un outil d’aide à la décision, un catalyseur d’innovation autant qu’une une injonction au changement.

Compte rendu de la session de travail : ça planche

C’est donc ce qu’IDEA a tenté de faire durant cette session de travail… En ouverture, 7 questions, dont les réponses ont permis de lancer les discussions thématiques qui ont suivi, ont été posées aux participants pour recueillir leur « sentiment » (les réponses majoritaires sont indiquées en gras) :

  • Le scénario du million d’habitants à l’horizon 2060 au Luxembourg vous semble :
  1. Exagéré
  2. Sous-estimé
  3. Réaliste
  • Selon des projections de population réalisées en 1995, combien d’habitants aurait compté le Luxembourg en 2020 ?
  1. 420.000
  2. 520.000
  3. 620.000
  4. 720.000
  • Les travailleurs frontaliers sont aujourd’hui 183 548. Selon vous, combien seront-ils à l’horizon 2060 ?
  1. Moins de 300 000 personnes
  2. Entre 300 000 et 350 000 personnes
  3. Entre 350 000 et 400 000 personnes
  4. Plus de 400 000 personnes
  • Quel sera selon vous le taux de chômage en 2060 ?
  1. Inférieur à 5%
  2. entre 5% et 10%
  3. entre 10% et 15%
  4. Supérieur à 15%
  • Aujourd’hui, il y a 390 000 voitures immatriculées au Luxembourg. Selon vous, combien le pays en comptera-t-il en 2060 ?
  1. 250 000
  2. 500 000
  3. 770 000
  4. Plus d’1 million
  • Aujourd’hui le taux de propriétaire de son logement au Luxembourg est supérieur à 70%. Quel sera-t-il selon vous en 2060?
  1. < 50%
  2. Sensiblement le même
  3. > 90%
  • La dette publique représente aujourd’hui 22% du PIB. Quel sera son niveau selon vous en 2060 ?
  1. Inférieur à 30% du PIB
  2. Entre 30% et 60% du PIB
  3. Entre 60% et 100% du PIB
  4. Supérieur à 100%

Les répondants ont donc, peu ou prou, brossé un portrait socioéconomique du Luxembourg de 2060 assez semblable à ce qu’il est aujourd’hui à une exception… Selon eux, la part de propriétaires dans la population diminuerait de plus de 20 points de pourcentage pour concerner moins de la moitié des résidents (contre ¾ aujourd’hui).

Les participants ont ensuite été invités à travailler avec les collaborateurs d’IDEA pour établir des diagnostics et co-construire des solutions en fonction de thèmes correspondant, sans surprise, aux enjeux jugés primordiaux face au dynamisme économique et démographique du Grand-Duché.

Les participants de la table « entreprises & emploi » ont échangé sur le futur du travail. Interrogés en guise d’amorce sur la période à laquelle ils auraient aimé vivre (1948, 2018 ou 2068), ils ont massivement désigné le présent. Puis, ils ont évoqué les possibles métiers de demain, se montrant particulièrement créatifs : mère porteuse/père porteur, philosophe, créatif, homme/femme augmenté(e), statisticien du PIB du futur, prestataire de services aux ménages… Le rapporteur est revenu sur la réponse à la question relative au taux de chômage en 2060 : la majorité a répondu entre 5 et 10% soit un simple prolongement de la tendance actuelle, relativement incompatible avec l’idée avancée par certains d’une fin du travail. En revanche, presque tous se sont accordés sur l’idée que si les emplois évolueraient, le salariat aurait encore de belles heures devant lui. Au niveau de certains secteurs économiques, il est probable que le processus de concentration déjà enclenché se poursuive face à la puissance des effets de réseaux et que l’économie fonctionne à deux vitesses entre les plus grandes et les plus petites entreprises.

Il est ressorti de la table « développement durable & mobilité » un triptyque : aménager/désinciter/réinventer. Aménager car la mobilité ne sera pas améliorée indépendamment d’autres politiques. Il convient d’agir sur tous les fronts en aménageant intelligemment le territoire et, par exemple, en rapprochant les fonctions d’emploi, de résidence, de loisirs… Désinciter car certains comportements individuels sont non souhaitables au niveau collectif comme l’usage inconditionnel de l’automobile et l’autosolisme. Ont été mises sur la table des pistes telles que des tarifs plus prohibitifs de parking, une refonte des niches fiscales sur le leasing automobile et un report des incitations sur d’autres comportements moins nuisibles. Réinventer le travail et la ville, pour mieux faire aimer cette dernière. Pour ce faire, permettre le travail (près) de chez soi, à d’autres moments de la journée, sont des solutions existantes à développer et qu’il conviendra d’enrichir de mesures nouvelles.

A la table « logement », les avis concordaient pour reconnaître que ce n’était pas un problème pour tout le monde. Pour autant, l’offre insuffisante et l’endettement privé, ainsi que les « largesses » qui seraient accordées par certaines banques (durée d’emprunt et taux d’effort), ont été mis en avant pour illustrer le risque et la nécessité d’agir. Une participante a souligné que selon elle les difficultés étaient grandement liées à l’âge et que l’effort devait se concentrer sur les jeunes. A ce titre, les participants sont revenus sur les explications possibles, plus ou moins alarmantes, à la baisse possible du taux de propriétaires à l’horizon 2060 d’après le résultat du quizz : un changement de philosophie politique et des mentalités avec une « dé-sanctuarisation » de la la propriété pierre au profit de la location sous toutes ses formes ? ; une poursuite de la forte hausse des prix, décorrélée de l’évolution des revenus entraînant l’exclusion d’une part de plus en plus importante de la population résidente du marché et une concentration de la propriété (phénomène des multipropriétaires) ? ; le rachat de nombreux biens privés par les pouvoirs publics et un développement de la location (sociale notamment) ? ; etc. Ensuite, des solutions jugées intéressantes ont été mises en avant : réduire le poids du foncier par le bail emphytéotique, densifier, rendre les PAG plus efficaces,  inciter les entreprises à adopter de nouveaux comportements de localisation, ajouter des étages aux immeubles existants, aménager des habitations dans les immeubles (maison unifamiliales notamment) existants… Plusieurs pierres ont donc été apportées à l’édifice sans pour autant le parachever.

Enfin, à la table « finances publiques et protection sociale », le rapporteur a affirmé, se rapportant à des simulations effectuées par IDEA, qu’un taux de croissance réelle du PIB en volume très soutenu (de l’ordre de 4,5% par an) serait requis pour assurer le financement du « talon d’Achille » des finances publiques luxembourgeoises, à savoir les régimes de pension. Un tel taux semblait difficile à atteindre sur une longue période pour les participants. Il exigerait une forte progression de la population, un recours nettement accrus à de la main-d’œuvre non-résidente, un net sursaut de la productivité, voire une combinaison favorable de ces facteurs. En outre, une population en forte hausse ou un afflux massif de frontaliers nécessiteraient d’importants investissements en infrastructures (logement et transports, notamment). Parmi les « solutions », certains participants ont évoqué une diminution des pensions les plus élevées (plafonnement plus strict des pensions et de la base cotisable) avec, pour compenser, un recours accru aux pensions complémentaires, ou encore un départ plus tardif à la retraite. D’autres ont évoqué un financement alternatif du type « taxe CO2 » ou une politique économique plus propice à la croissance (fiscalité, attraction des « talents », etc.). De nombreux leviers devront en tout cas être utilisés de concert.

En conclusion, les participants ont été invités à contribuer à un dossier consacré au « million » qui serait compilé par IDEA. Le principe est relativement simple : IDEA a par hypothèse acté le million et repris ou extrapolé à l’horizon 2060 des variables socioéconomiques, tels que le nombre de voitures ou les prix du logement, sans tenir compte de possibles bouleversements technologiques ou comportementaux. Ces données, qui n’ont pas vocation à constituer des « prévisions fiables », seront soumises pour commentaire à des experts reconnus dans leur domaine (logement, aménagement, développement durable, santé, économie…). L’objectif de ce raisonnement par l’absurde pourrait être d’ouvrir les yeux des décideurs et des citoyens sur la durabilité de certains comportements et de proposer des pistes de réflexion novatrices.


[1] Conseil économique et social, (2002), Avis sur l’évolution économique, sociale et financière du pays, « La perspective 750.000 habitants ».

[2] Ibid.

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