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Je suis vert, non pas le vert écologique et soutenable que certains appellent de leurs vœux mais vert de rage.

Pourquoi donc vouloir que je maigrisse ? Pourquoi sous-entendre si souvent que je suis de mauvaise qualité ? Pourquoi autant regretter que je sois extensif et offre un emploi et un salaire à des milliers de gens y compris des frontaliers ? Pourquoi être aussi mal à l’aise avec le fait que plus je gonfle mieux le Luxembourg se porte (car oui ma croissance fait le bonheur … des finances publiques, des dépenses de prestations sociales, des exonérations en tout genre, et permet la redistribution) ! Savez-vous que c’est grâce à ma boulimie de capital et de salariés que le Luxembourg est aujourd’hui l’un des pays les plus riches au monde ? Savez-vous que c’est grâce à moi que le salaire médian distribué au Luxembourg est supérieur à 96% des salaires de la planète ?

Je suis mal aimé et cela me désole. Pourquoi tant de haine? Je suis un concept – addition de ce qui est produit et qui a vocation à être distribué sous forme de revenus – avec une froide neutralité de scientifique. Vouloir que je mesure le bien-être collectif, les dégâts sociaux, les risques environnementaux et tenter de me travestir en PIB-bien-être revient à m’éloigner de la science pour me rapprocher de la morale, de l’humanisme, voire du religieux, ce qui est dangereux.

Histoire de regagner vos cœurs : je me permets de me présenter car en réalité vous me connaissez si mal. Je peux affirmer sans modestie que je suis l’une des plus belles inventions du 20ème siècle (avec la télévision en 1926, le micro-ordinateur en 1975, le téléphone mobile en 1983, et l’internet en 1991). Avant mon existence formelle, que l’on doit notamment aux travaux de Simon Kuznets, on ne pouvait pas vraiment apprécier la santé économique d’un pays. C’est donc grâce à moi que ces derniers peuvent réellement se comparer (PIB/hab., PIB/emploi, dépenses publiques/PIB, recettes fiscales/PIB, dépenses de R&D/PIB, etc.). On me doit donc autant – dans ce monde de benchmarks que nous aimons tous – que la comptabilité en partie double inventée par Luca Pacioli. Ne l’oubliez pas !

Histoire de vous rassurer : permettez-moi de vous dire que contrairement à ce qui est souvent avancé, je contribue au bonheur humain (malgré moi). Vous pouvez vous en rendre compte juste en observant que durant la crise financière le nombre de suicides a sensiblement augmenté et que le « populisme » a repris des couleurs. Ce sont là deux éléments qui ne suggèrent certainement pas que durant la décroissance de ces années les gens ont été plus heureux. Symétriquement, on peut remarquer que dans les pays où le PIB/hab. est élevé, l’espérance de vie est plus longue, la démocratie est plus souvent répandue, la mortalité infantile est plus faible, la liberté des mœurs est moins contrainte, le niveau d’instruction est plus élevé, les services publics sont plus accessibles, la redistribution grâce aux transferts sociaux est plus pratiquée, l’économie souterraine est moins développée, l’émancipation des femmes est plus avancée, les droits des minorités sont mieux protégés, … et la satisfaction à l’égard de la vie est plus élevée.

Histoire de vous éviter des déconvenues : je me permets de vous mettre en garde contre l’idée (fausse) souvent avancée que la croissance ne peut pas être infinie car… elle le peut. En douter revient à sous-entendre que la capacité « inventive » des êtres humains (ingénieurs, chercheurs, ouvriers, employés, patrons, salariés, enseignants, fonctionnaires, actionnaires, élus, comptables nationaux, etc.) a une limite. Or, il n’en est rien. A l’avenir, ma croissance viendra peut-être de l’espace, actuellement elle repose beaucoup sur les services (financiers et non-financiers), avant elle reposait sur les industries, jadis sur l’agriculture. A chacune de ces phases de croissance, le Luxembourg a utilisé des ressources naturelles différentes, des ressources humaines mieux formées, et des techniques (innovation, brevets, organisation du travail, etc.) nouvelles.

Il n’y a aucune raison pour qu’à l’avenir le Luxembourg cesse de découvrir et d’utiliser des nouveaux moyens de produire plus … et mieux.

Vive ma croissance.

Le PIB.

3 thoughts on “Lettre du PIB aux décroissants !

  1. “Il n’y a aucune raison pour qu’à l’avenir le Luxembourg cesse de découvrir et d’utiliser des nouveaux moyens de produire plus … et mieux.”

    Mieux d’accord, plus … à nuancer …

  2. Il s’agit effectivement de poser la question du “comment” produire pour obtenir le PIB et ensuite de la question qu’est-ce qu’on va faire avec la valeur créée?
    Sans même parler des externalités negatives et des critiques classique adressées au PIB, un document aussi simple que le Luxembourg en chiffre (p. 39 ) donne à réfléchir:

    En 2015, le PIB du Luxembourg, selon le Statec, était de 52,3 milliards d’euro, alors que le Revenu national brut correspond à 34.5 milliards, la difference doit évidemment être versée aux facteurs de production non résidents (travail et capital) qui sont utilisés au Luxembourg pour réaliser notre PIB, c’est-à-dire 17,8 milliards.

    Sur ce PIB sera ensuite exporté 20 milliards nets de services (p. 44) pour évidemment financer les importations nécessaires de biens, étant donné que notre économie ne dispose pas des ressources pour tout produire ce que nous voulons consommer. En plus, l’excédent de la balance courante généré est largement suffisant pour financer toutes ces importations. Je suis également d’accord de dire que des population vieillissantes, même si le phénomène est peut-être moins important au Luxembourg que dans d’autres pays, peut justifier/expliquer un excédent courant. Néanmoins, je pense que cette structure de l’économie luxembourgeoise semble difficilement soutenable à long terme et je partage le point de vue de la Chambre de Commerce que la croissance future devrait être plus qualitative notamment à travers une augmentation de la productivité qui permettrait par la suite de partager les gains de la valeur ajoutée créée entre capital et travail, ce qui plaît probablement moins à la Chambre de Commerce.

    Je pense que ces quelques réflexions viennent également s’ajouter à la discussion, très écologique, sur l’implantation de deux nouvelles industries au sud de notre pays où il est peut-être préférable de renoncer à l’ “importation” de facteurs de production à rémunérer pour realiser une production essentiellement destinée à l’exportation.

    J’espère que ces quelques réflexions permettent de clarifier mon point de vue sur la question du “plus”.

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