La contribution de mon collègue Michel-Edouard Ruben s’inscrit « pile-poil » dans l’actualité entrepreneuriale luxembourgeoise. Elle apporte un regard original sur cette question, dans le sens où elle souhaite interpeller : à force de voir les arbres (dans ce cas, les créations d’entreprises, c’est-à-dire les start-up), il ne faudrait pas « rater » la forêt (le tissu d’entreprises existantes).

S’il se crée au Luxembourg quelque 3.500 entreprises nouvelles par an en moyenne – soit un taux de création de 9,7% sur la période 2004-2014 – il y a aussi un taux de disparition de 7,3% ; de sorte que la « création nette » de 2,4% – soit l’équivalent d’environ 1.000 entreprises – est positive, et il faut s’en féliciter car elle témoigne du dynamisme de l’économie luxembourgeoise et de la démographie des entreprises. Ainsi, à peu de choses près, le stock d’entreprises actives augmente de 1.000 unités par an (935 pour être précis, en moyenne 2004-2014[1]). Si ce « flux » est important, il mobilise aussi significativement l’attention médiatique, politique et celle des commentateurs de la vie socio-économique luxembourgeoise. Et si cette attention est « bienvenue », elle ne devrait pas occulter le fait que 97% des entreprises qui existent à un instant T ne font pas partie de ce « flux », mais du stock. Et ce stock – qui produit l’écrasante majorité du PIB comme du rendement fiscal et qui se taille la « part du lion » en termes d’emploi – doit aussi être valorisé, commenté, soigné et pérennisé.

Ainsi, si le cadre propice aux start-up (notion qui mérite à mon avis une définition assez large, à rebours de l’importance « composante de technicité » qui est souvent valorisée) doit être excellent, les conditions de croissance et de pérennisation d’activités entrepreneuriales au Luxembourg doivent l’être aussi, et ce dans tous les secteurs. Il faut éviter tout phénomène d’éviction de l’attention et il ne faut surtout pas croire que la pérennisation d’entreprises établies ne requiert pas un même niveau de réflexion et de soin. En somme, à l’époque de cycles de vie courts, de canaux de distribution nouveaux, de digitalisation rampante, toute entreprise doit, pour survivre, s’adapter en permanence, se remettre en question, se réinventer, se « recréer ». La création ex nihilo n’est ainsi qu’un élément d’une « renaissance permanente » des entreprises établies et souvent de longue date dans un contexte compétitif en forte mutation.

Par ailleurs, la fonction objective du pilotage d’un tissu productif devrait à mon avis s’apprécier à l’aune d’un « cycle de vie » complet dans le cadre d’une gestion stratégique de portefeuille. Avoir une économie en bonne santé, c’est disposer à tout moment, dans son « portefeuille » d’entreprises naissantes, d’entreprises en croissance et d’entreprises matures. Pour les entreprises en déclin, il faut soit qu’elles se réorientent vers de nouveaux créneaux (qu’elles innovent au sens large) soit que les ressources qui y restent allouées soient utilement réinvesties. L’économie circulaire de l’appareil productif, en-soi : les « résidus » d’activités qui disparaissent seraient à réallouer dans des activités qui naissent. Eu égard à cette « gestion de portefeuille », des instruments politiques, sociaux, économiques, financiers, fiscaux, etc., pertinents doivent ainsi logiquement s’apprécier à toutes les phases : de l’aide à la création (du conseil au financement), à l’aiguillage de fonds pour permettre la croissance, au soutien pour dénicher de nouveaux débouchés et à la résolution efficiente des liquidations, transmissions et faillites.

La « croissance qualitative » ne tombera pas du ciel. Elle sera collectivement « produite » par 100% des entreprises, entrepreneurs et salariés du Luxembourg.


[1] Voir: http://www.statistiques.public.lu/stat/TableViewer/tableView.aspx?ReportId=13299&IF_Language=fra&MainTheme=4&FldrName=1&RFPath=10835%2c13845

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