A la lecture des nombreuses pistes de réflexion qu’il propose, le Document de Travail prospectif élaboré par Rachida HENNANI[1] est riche d’au moins un enseignement majeur : quelles que soient les hypothèses testées (natalité, productivité, immigration), chacun des scénarii de projection démographique (europop2013 et europop2015) dessine une hausse du nombre de travailleurs frontaliers à long terme. A l’horizon 2060, ce nombre pourrait ainsi osciller entre 224.000 et 429.000 personnes, tous scenarios confondus. Il est possible (et souhaitable) de discuter des limites des modèles de projections démographiques et macroéconomiques sur de tels horizons car ils donnent souvent l’impression que l’on poursuit – peu ou prou – des grandes tendances enregistrées dans le passé, nous empêchant de dépasser les postures « déterministes ». Mais malgré leurs imperfections, ces exercices prospectifs sont incontournables pour faire ressortir les déséquilibres possibles et évaluer l’ampleur des défis qui se profilent à terme.

Dans les modèles testés par l’auteure, le constat d’une poursuite de la croissance du nombre de frontaliers est d’autant plus marquant que les gains de productivité retenus comme hypothèse sont supérieurs à ceux enregistrés au cours des dernières années[2]. En d’autres termes, même en produisant plus (de richesses) avec moins (d’emplois), le « modèle » luxembourgeois caractérisé par un fort recours à de la main d’œuvre non-résidente ne semble pas vraiment ébranlé dans ses fondements. Dans le même ordre d’idées, le scénario d’un renforcement de l’immigration,[3] n’implique pas un moindre recours aux travailleurs frontaliers, dont le nombre continuerait d’augmenter. Enfin, ni la hausse de la natalité[4], ni même la combinaison d’une hausse de la natalité et de l’immigration[5], par rapport aux modèles d’Eurostat, ne renverseraient la tendance à long terme.

Ce constat étant posé, il peut être confronté à trois enjeux, liés à la Grande Région, qui conditionnent en partie la capacité des scénarios présentés à se concrétiser dans les meilleures conditions possibles.

1. Mettre sur la table l’ensemble des projections démographiques dans la Grande Région.

L’étude des différentes projections démographiques pour les territoires de la Grande Région peut laisser un observateur attentif de cet espace transfrontalier sur sa faim. En effet, si ces dernières concluent à une hausse soutenue du nombre de travailleurs frontaliers à moyen et long terme au Luxembourg, dans le même temps la population active dans les bassins d’emploi censés « fournir » cette main d’œuvre[6] tend, elle, à baisser. Pour que le scénario se réalise, deux facteurs devraient alors sensiblement évoluer dans les territoires frontaliers par rapport aux projections tendancielles : le solde migratoire (ils devront attirer davantage d’actifs venant de l’extérieur) et le taux d’activité (la part des personnes en âge de travailler participant effectivement au marché de l’emploi devra augmenter).

Le « futur théorique » que nous commentons ici implique donc des changements non-négligeables pour les territoires frontaliers dans leur ensemble, plaidant pour une étude plus cohérente et affinée des projections de population dans toute l’aire d’influence du Luxembourg.

2. Comprendre que les aubaines et les risques sont partagés.

Dans sa dernière Idée du mois[7], IDEA revient sur la nature des relations qu’entretient le Luxembourg avec ses territoires voisins, plus particulièrement du point de vue de la géographie économique. Il en ressort notamment que l’interdépendance entre les territoires frontaliers se renforce et que l’aire d’influence du Luxembourg s’élargit progressivement, formant une « métropole » frontalière de près de 2 millions d’habitants. L’essor du travail frontalier est le phénomène qui matérialise ces évolutions avec des aubaines, mais aussi des risques pour chacune des parties prenantes de ce complexe « mécano » grand-régional (voir tableau ci-dessous).

Tableau 2 : aspects positifs & opportunités, aspects négatifs & risques liés à l’intégration croissante pour les territoires de l’aire métropolitaine fonctionnelle transfrontalière de Luxembourg

Source : Fondation IDEA asbl, Idée du mois n°17

3. Relations « gagnant-gagnant » : un schéma (encore) à construire.

A mesure que se renforce la croissance du Grand-Duché, approfondir la coopération transfrontalière devient toujours plus crucial, car l’attitude  – de part et d’autre de la frontière – qui consisterait à ignorer cette intégration et les défis qu’elle implique pourrait à terme faire de l’interdépendance des territoires de la Grande Région une vraie source de vulnérabilité.

Les chercheurs du LISER ont récemment mis en avant[8] le fait que l’accroissement de la mobilité transfrontalière grâce à l’ouverture des frontières n’a pas été suivie d’une convergence des situations économiques et sociales des différents territoires au niveau local, qui voient au contraire leur trajectoire de spécialisation se renforcer avec des effets frontières persistant (fiscalité, droit du travail, niveaux de rémunération, prix du logement, etc.). A terme, ils y voient notamment des risques de tensions sociales (entre résidents et non-résidents, entre frontaliers et non-frontaliers, etc.) qui pourraient favoriser les velléités de remise en cause de l’intégration européenne.

La recherche d’une meilleure cohésion passe par un renforcement de la coordination des politiques d’aménagement du territoire, un « saut » quantitatif (et qualitatif) dans les capacités des infrastructures de transport, un approfondissement de la coopération économique stratégique, de la formation, de la recherche et enfin une amélioration des modes de financement et de gouvernance des « grands projets » transfrontaliers. Enfin, pour le Luxembourg, les coopérations bilatérales font aussi partie des modes de coopération à privilégier.

Des signaux politiques volontaristes devront être envoyés à l’occasion de la présidence luxembourgeoise de la Grande Région dans ces domaines.


[1] Rachida HENNANI, Fondation IDEA asbl, Document de travail N°6, Horizon 2060 : les frontaliers au Luxembourg, mai 2016. http://www.fondation-idea.lu/wp-content/uploads/sites/2/2017/05/Document-de-travail-n%C2%B06-IDEA-Horizon-2060.pdf.

[2] +1,2% par an pour les scénarii hors scénarios de productivité P- et P+, alors que leur évolution constatée a été négative entre 2007 et 2014 : Voir Michel-Edouard RUBEN, Fondation IDEA asbl, Document de travail N°2, Productivité – tellement de désaccords (en fait non, pas tant que cela !), septembre 2016. Par ailleurs, cette hypothèse de productivité plus forte que celle enregistrée récemment a pour conséquence de « tasser » le rythme de croissance de l’emploi frontalier par rapport à la dernière décennie (+5.300 par an constatés entre 2006 et 2016 et potentiellement +4.000 par an entre aujourd’hui et 2060).

[3] Scénario M+, qui propose une augmentation de 50% par rapport aux scénarii de référence.

[4] Scénario N+ qui suppose un taux de natalité de 6% alors qu’il est respectivement de 5,27% et 4,65% dans les scénarii Europop2013 et Europop2015.

[5] Scénario M+N+ qui combine les changements apportés dans les scénarii N+ et M+.

[6] A l’échelle de la Grande Région, la population active potentielle pourrait reculer de presque 770.000 personnes d’ici à 2040 d’après le Comité Economique et Social de la Grande Région. Voir : http://www.granderegion.net/Mediatheque/Publications/Rapport-sur-la-situation-economique-et-sociale-de-la-Grande-Region-2015-2016.

[7] Fondation IDEA asbl, Idée du Mois n°17, Se loger au-delà des frontières ? Luxembourg – Grande Région : je t’aime, moi non plus, décembre 2016. http://www.fondation-idea.lu/2016/12/14/idee-mois-n17-logement-dela-frontieres-33/.

[8] Durand F. (LISER), Decoville A. (LISER), Knippschild R. (IOER), Everything all right at the internal EU borders? The ambivalent effects of cross-border integration and the rise of Euroscepticism, présentation dans le cadre de la conference de l’Association for Borderland Studies, 2016.

One thought on “Luxembourg 2060 : pas sans la Grande Région

  1. Excellente réflexion et ouverture d’ une discussion plus ample , à faire sur le plan économique , politique et sociétale.
    Effectivement , l’ évolution du Luxembourg dans la Grande Région joue sur son avenir et sa stabilité politique et sociale , sans laquelle la – tant désirée – croissance économique ne vaut pas grand chose.
    Contrairement à une grande métropole urbaine , qui attire fortement sur le plan économique et démographique , le Luxembourg est une nation , qui a joué depuis toujours la carte de sa souveraineté nationale sur tous les niveaux. Donc , il y a une certaine contradiction dans l ‘ idée d’ une harmonisation régionale ou même européenne , et le modèle luxembourgeois de tirer son avantage de sa souveraineté nationale.
    Dépasser cet ancien modèle serait une vision audacieuse pour la région et l’ Europe , mais rien n’ est plus sur quand on observe les clivages politiques , culturel et de société dan s le pays.

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