Mieux vaut prévenir que guérir, gouverner, c’est prévoir. Voilà deux formules consacrées et qui font sens. C’était d’ailleurs le but de l’étude stratégique autour de la Troisième Révolution Industrielle : collectivement imaginer, penser, et discuter d’un nouveau modèle économique durable et qualitatif permettant d’embrasser les grands bouleversements numériques, énergétiques et environnementaux, imaginer un Luxembourg plus soutenable, penser un Grand-Duché offrant une grande qualité de vie, un pays qui offre des perspectives et qui utilise toutes ses ressources à bon escient. Prendre conscience des défis, les transformer en opportunités, embrasser le changement au lieu d’espérer et d’attendre que le « vent passe ».

Il est sans doute vrai que in fine une économie interconnectée, digitalisée permettra, dans beaucoup de secteurs, de réaliser de gains de productivité comparativement à la situation actuelle. En d’autres termes, produire plus de richesse au sens économique au cours d’un volume d’heures inchangé, grâce aux outils numériques. Mais il est sans doute vrai aussi que cette « productivité extrême » ne touchera pas l’ensemble des activités auxquelles s’adonneront demain les êtres humaines, donc l’ensemble des activités économiques futures. Et il est encore plus vrai que depuis l’an 2000, alors que les ordinateurs étaient déjà bien présents, Internet commençait à pénétrer, les « téléphones portables » se diffusaient, cette « macro-productivité » en lévitation n’a pas été présente. Au contraire, elle a carrément été absente au niveau de notre création de richesse totale : une augmentation de notre PIB de l’ordre de 51% oui (2000 à 2015). Mais, cachant deux mondes à part : un monde extensif « au top » (+54% d’emplois (à temps plein et partiel) un monde intensif « au flop » (+3% au niveau de la productivité du travail…cumulée, en 15 ans).

Donc, à part encore invoquer le « thermomètre cassé », après le « Wirtschaftswunder », le « Produktivitätswunder » à large échelle se fait attendre. Evidemment, l’arbre peut cacher la forêt, et tous les secteurs ne sont pas confrontés à la même donne. Ainsi, il est à saluer que lors du débat intitulé « Une semaine à moins de 40 heures ? » sur le site de la Chambre des Députés, beaucoup d’attention a été portée à une nécessaire déclinaison sectorielle du nouveau débat touchant au temps de travail : « Une idée serait celle de flexibiliser l’organisation et le temps du travail dans les différents secteurs ».

Alors que foisonnent les débats autour de la robotique, de l’intelligence artificielle, des « mégadonnées », de l’économie de plateformes où un intermédiaire agrège la demande pour un bien ou un service et où l’offre est « mise au point » par un grand nombre d’ « indépendants » ; un débat sur le « contrat social » de l’avenir, le temps et la façon de travailler, le maintien de l’employabilité est la bienvenue. Mon collègue Michel-Edouard Ruben a récemment dédié un document de travail quelque peu dystopique sur la question, et les réactions foisonnent. C’est une bonne chose car en effet, l’étude stratégique TIR parle plus de l’économie du futur que du social du futur.

Or doit-on anticiper sur les conclusions de ce débat ? Vous pourriez me dire oui, en invoquant par exemple les deux « leitmotivs » cités au début de ce blog. Mais, d’un autre côté, connaissons-nous déjà les conclusions de ce débat ? Savons-nous vraiment, si cette « productivité infinie » verra le jour ? Est-il utile de débattre aujourd’hui sur la distribution équitable (en supposant que l’équité puisse être définie dans ce contexte) de possibles gains de productivité engrangés dans des secteurs donnés dans un horizon de temps donné, inconnu ? Est-il légitime d’éveiller l’expectative d’un temps de travail réduit ou d’un salaire augmenté avant d’être certain de disposer des moyens d’action et des ressources pour ce faire ?

Ce qui est sûr, l’étude Rifkin déclinée au niveau luxembourgeois demeure muette, à part une référence timide à la flexibilisation du temps de travail, aux thématiques redistributives de gains de productivité futurs possibles. Elle est muette aussi, par exemple, par rapport à la soutenabilité à long terme de notre sécurité sociale. Or là, il y aurait vraiment matière à s’inquiéter ! Contrairement aux gains de productivité futurs, des projections interpellantes existent en matière de sécurité sociale. Dans son récent rapport pays dédié au Luxembourg, la commission européenne estime que rien qu’au niveau de l’assurance dépendance, les dépenses pourraient tripler, exprimées par rapport au PIB, d’ici 2060. Dans son récent « bilan technique », l’IGSS a par ailleurs – sans jugement de valeur aucun – déterminé qu’en 2023, les dépenses de pension dépasseront prévisiblement les recettes, que la réserve légale tomberait en dessous du minimum légal en 2035 (1,5 fois les dépenses annuelles) et qu’elle serait épuisée en 2043. Et ceci en supposant un marché de travail dynamique, une population dépassant le million, une réduction du coefficient de revalorisation suite l’entrée en vigueur de l‘assurance pension, etc.

Ainsi, contrairement aux gains de productivité, pour les « gains des dépenses sociales », des ordres de grandeur futurs peuvent être évalués avec un tant soit peu de sérieux, et ce à long terme. Mais, contrairement aux gains de productivité, la question n’est pas posée, à large échelle, sur la façon d’anticiper cette évolution possiblement calamiteuse pour la cohésion sociale future. L’équité entre les générations de travailleurs (qu’ils soient des salariés travaillant pour un patron ou des néo-indépendants prestant leurs services via une plateforme en ligne) passe aussi par un contrat social équitable. Contrairement aux évolutions espérées de la productivité, les questionnements sur l’avenir de notre sécurité sociale semblent bien réels. La question qui se pose : faut-il commencer à redistribuer l’hypothétique productivité (entre les entreprises et les salariés) ou réparer la réelle iniquité sociale (entre générations) ?

 

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