On le connaît tous : Le dilemme éternel du consommateur. Est-ce que je dois acheter un bien dont je n’ai pas forcément besoin tous les jours? Ne vaudrait-il pas mieux emprunter le bien en question? Une machine à laver qu’on peut partager avec les propriétaires de l’immeuble, une perceuse qu’on loue via les groupes Facebook, une voiture qu’on peut partager avec les habitants du quartier…

L’idée de base est à la fois séduisante et simple. Les tendances de l’économie de partage – connue également sous le nom de consommation collaborative – sont actuellement en plein essor et encouragent une réallocation plus optimale des ressources « on hold ». Ces nouveaux modes de consommation devraient profiter à la fois au budget des ménages et à notre Terre nourricière. Selon une enquête, sans doute non-représentative, publiée sur le blog d’ING, 54% des personnes connaissant le concept de « sharing » au Luxembourg prennent part à l’économie de partage avec le souci d’économiser de l’argent. Tandis que 55% participent pour des motifs de protection de l’environnement. De même, certains participants au sondage perçoivent l’économie de partage comme une opportunité de gagner de l’argent supplémentaire. Ainsi, 8,9% des résidents luxembourgeois ont touché un loyer en mettant à disposition leur maison de vacances à des tiers. 33% des interrogés seraient même disposés à partager leurs articles ménagers contre de l’argent.

Dans un autre blog, la Fondation IDEA a porté son regard sur les divers facteurs ayant contribué à l’apparition de l’économie de partage. Le facteur le plus important se trouve sans doute dans l’émergence et le déploiement des technologies de l’information et de la communication qui ont permis de supprimer les barrières de coûts de transactions (pécuniaires et temporels) liés à la recherche d’information : la prospection, la comparaison du rapport qualité/prix des différentes prestations proposées, la fiabilité du vendeur/prêteur…sont tous des éléments aujourd’hui facilement accessibles et essentiels pour garantir la transparence et la confiance qui constituent sans doute le fond de commerce de l’économie de partage.

Partage ou business ?

L’objectif consiste à optimiser l’usage d’actifs humains et matériels à travers le partage, tout en générant de la valeur pour la société. Pour les uns, l’économie du partage prend un caractère plutôt altruiste et humaniste reposant sur le credo « donner et recevoir », donc une vraie expérience de collaboration. Wikipedia ou encore Couchsurfing sont des plateformes permettant de connecter des internautes aux intérêts communs pour échanger des services sans pourtant demander de l’argent en contrepartie.

Par contre ces types de site ne vont que marginalement contribuer aux 335 Milliards $ de revenus que l’économie du partage devraient générer d’ici 2025 selon une étude de PWC[1]. Ce seront les acteurs de l’économie de partage dont la raison d’être repose sur un « Business model » réel à l’instar d’Uber ou d’Airbnb dont eux et leurs confrères vont certainement continuer à chambouler l’économie de marché traditionnel et attirer davantage d’investissement. Toutefois, un enjeu majeur reste à veiller. Le cadre réglementaire et fiscal est toujours à la traine et a du mal (ou prend son temps) pour s’adapter à ces nouvelles tendances disruptives, alors que toute concurrence se doit d’être loyale, qu’elle ait lieu entre entreprises « traditionnelles » ou entre entreprises « traditionnelles » et « nouvelles ».

Pas d’impôt tue l’impôt (équitable)

Pour certains, les bouleversements font peur. Les acteurs traditionnels tels que les hôteliers ou encore les chauffeurs de taxi se considèrent lésés, notamment en matière de fiscalité et de sécurité sociale. L’IRC, la TVA ou encore les cotisations sociales sont des charges non négligeables, au bénéfice du financement de notre Etat-providence, et le fait que les entreprises de la « sharing economy » ne s’en acquitte pas nécessairement provoque un sentiment d’injustice. De surcroit, ils sont confrontés à une réglementation assez stricte en matière de sécurité et d’hygiène notamment… toutes ces réglementations – qui étaient à la base introduites pour protéger le consommateur – peuvent le cas échéant être facilement contournées par les acteurs « partageurs ». Ces nouvelles tendances méritent d’être suivies de près et c’est notamment essentiel pour le bon fonctionnement de notre système social qui n’a pas de vraie mainmise sur les revenus issues des activités « sharing ». Le modèle luxembourgeois du type bismarckien repose largement sur un système conditionné par la relation patron-salariat et dépend d’une population jeune et dynamique pour remplir nos réserves de pensions. C’est aux pouvoirs publics qu’incombe la responsabilité d’adapter les règles de jeux. La règlementation du travail présente actuellement des vides juridiques face aux tendances « sharing ». A titre exemple, les grandes plateformes d’échange argumentent que leur rôle se limite à connecter les « acheteurs » et « vendeurs » et toute responsabilité qui va au-delà, telles que les modalités liées à la sécurité de l’emploi, ne les concernent pas réellement. Les défenseurs les plus fervents du modèle traditionnel craignent même la fin du salariat… (cf. Blog IDEA « L’entreprise, un formidable outil de transformation du monde »… et ce n’est pas nous qui le disons. »)

Au Luxembourg, les activités « sharing » n’ont actuellement qu’un statut marginal et doivent encore sortir de leur coque de « infant industry ». Même si on arrive à capter les flux de revenus émanant du secteur « sharing » grâce à un cadre réglementaire plus adapté, il faut toutefois se demander si ce secteur pourra un jour représenter une nouvelle source de croissance fiable. Car dans ce contexte il semble opportun de rappeler que le modèle d’affaire luxembourgeois est basé sur une sécurité sociale généreuse et universelle et son financement repose largement sur la surperformance (par rapport aux autres économies développées) de notre économie.

L’économie de partage est bonne pour la nature?

Les concepts de « sharing » devraient nous induire à consommer autrement, notamment en recourant à des ressources disponibles et peu utilisés. Toutefois, ceci ne veut pas forcément dire que notre société consommera mieux et de manière plus durable. Il faut également prendre en considération le « rebound effect », un phénomène en théorie économique qui prévoit une augmentation de la consommation suite à l’utilisation d’une technologie et une amélioration de l’efficacité des ressources. En recourant aux services carsharing ou en louant mon set de DJ via une plateforme d’échange, l’argent économisé (ou gagné) constitue une nouvelle source de revenu qui peut donner lieu à d’autres actes de consommation, ce qui ne m’empêche pas de les réallouer à des activités potentiellement plus polluantes (comme des billets pour un vol transatlantique). A ceci s’ajoute la durabilité et la recyclabilité des biens faisant objet des activités de partage.

Il est clair que le phénomène de « sharing » défie notre cadre législatif et règlementaire. L’impact réel des activités « sharing » sur notre train de vie est actuellement difficilement mesurable, mais mieux vaut anticiper et accompagner les difficultés à venir, plutôt que de recourir à des solutions dramatiques à la dernière minute. Afin de pouvoir intégrer ces nouvelles tendances de manière pragmatique, il faut privilégier un échange consensuel et éviter toute forme de débat émotionnel tel ce fut le cas en France avec l’arrivée d’Uber. En outre, l’économie du partage à elle seule ne saura pas garantir la transition écologique, elle constitue un maillon d’une chaîne plus complexe qui doit être accompagnée par une véritable prise de conscience de la part de la société.


[1] Source : http://www.pwc.co.uk/issues/megatrends/collisions/sharingeconomy/the-sharing-economy-sizing-the-revenue-opportunity.html

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