Selon les récentes projections macroéconomiques de la Commission européenne, le Luxembourg serait une « superstar » en termes de croissance économique globale. Il se caractériserait en effet par une croissance particulièrement élevée en comparaison internationale, affichant 3,1% en moyenne sur la période 2015-2017 contre 1,8% « seulement » pour la zone euro et 1,5% pour la moyenne (arithmétique) des trois pays limitrophes.

Ces « performances » doivent cependant être appréciées avec une pincée de sel. D’autant que comme en matière médicale, un diagnostic superficiel peut donner lieu à des prescriptions inadaptées, à des poisons en puissance.

Le tableau suivant clarifie ces propos. La première partie (en vert) renferme le classement des pays de la zone euro en fonction de la progression du PIB en volume total sur la période de trois ans 2015-2017. Selon ce critère, les beaux jours sont résolument de retour au Luxembourg, un « havre de croissance » qui se situe au pied du podium après l’Irlande, Malte et la Slovaquie. D’aucuns pourraient en conclure que nous pouvons lâcher sans regrets les vannes de la dépense publique.

Tableau : Classement des pays de la zone euro en fonction de la croissance (2015-2017) – Taux de croissance, en %

tableau des pays de la zone euro en fonction de la croissance

Sources : Prévisions d’automne 2015 de la Commission européenne, base de données AMECO, calculs IDEA.

La seconde partie du tableau (en bleu) délivre cependant un message nettement moins réjouissant. Elle classe à nouveau les différents pays de la zone euro à l’aune de la croissance de leur PIB en volume, mais cet agrégat est cette fois rapporté à la population résidente. Or en termes de croissance par tête le Luxembourg dégringole, passant de la 4ème à la … 14ème place sur 19 au sein de « la zone ». La croissance du PIB luxembourgeois refléterait donc avant tout une progression de la population plus élevée que dans « le reste de la zone euro ». Selon la Commission, cette progression démographique atteindrait en effet 2,1% en moyenne sur les trois années 2015 à 2017, contre une quasi stagnation (+0,3% l’an en moyenne) dans la zone euro sur la même période. Ce chiffre de 2,1% n’est guère surprenant : il correspond peu ou prou à la hausse moyenne de la population résidente enregistrée dans notre pays de 2007 à 2014 (soit +2,2% l’an).

Les possibles critiques à l’encontre de ce second critère (croissance du PIB par tête) sont assez immédiates : on pourrait (avec raison) affirmer que le PIB par habitant et par conséquent son évolution sont biaisés par le phénomène frontalier. Le numérateur de ce ratio (soit le PIB en volume) est en effet alimenté par les nombreux non résidents actifs au Luxembourg (170.000 environ actuellement, soit 42% de l’emploi total). Par contre, le dénominateur (c’est-à-dire la population résidente) ne comprend par définition aucun de ces non-résidents. Le ratio est donc surévalué. Dans la même foulée, son évolution est faussée, la proportion de frontaliers pouvant évoluer d’une année à l’autre – à la hausse principalement.

Un tel biais, attribuable à un décalage entre le numérateur et le dénominateur, peut être corrigé de deux manières. Une première solution consiste à recentrer le numérateur sur la population résidente, en rapportant à cette dernière le revenu national brut (RNB) et non plus le PIB. Le RNB est schématiquement égal au PIB, moins les rémunérations versées aux frontaliers et les revenus nets de la propriété payés au « reste du monde ». Il reflète donc le revenu total des seuls résidents – de sorte que le numérateur et le dénominateur couvrent le même champ géographique.

Ce calcul (RNB par résident) est rapporté dans la troisième partie du tableau (la colonne orange). Pas de chance cependant : le syndrome du « cancre luxembourgeois » s’avère assez résilient, le rang du Grand-Duché passant de 14ème de la classe « eurolandaise » selon le critère précédent à … 16ème. Une fois encore, l’esprit critique qui veille en chacun de nous pourrait contester le résultat, en faisant remarquer que les comptes nationaux luxembourgeois ne renferment que le RNB en valeur et non à prix constants. Pour inférer ce dernier concept, la Commission européenne ajuste le RNB par le déflateur du PIB – qui est extrêmement volatil au Luxembourg et s’écarte souvent fortement de l’indice des prix à la consommation .

D’où l’ajout d’une colonne additionnelle au tableau (la dernière, en mauve) portant sur une nouvelle déclinaison du ratio PIB/résidents. L’alignement du numérateur et du dénominateur consiste cette fois à ajouter à ce dernier la composante frontalière, en passant de la notion de population résidente à celle d’emploi total (donc l’emploi résident et frontalier). C’est en fait la productivité apparente du travail.

« Jugée » sur base de cette productivité, la situation relative du Luxembourg s’améliore quelque peu, pour demeurer assez mitigée toutefois (13ème rang).

La conclusion générale : il faut (comme toujours) se méfier des apparences. Il convient certes de ne pas céder au « négativisme » à outrance : le Luxembourg connaît, à la faveur surtout d’une importante immigration nette, une augmentation très soutenue de sa population. Cette expansion est un signe de dynamisme et constitue un atout en termes de diversification des compétences et un adjuvant pour nos entreprises, qui bénéficient de la sorte de débouchés intérieurs élargis.

Si le Luxembourg parvient à dégager une croissance économique lui permettant de contrebalancer une progression soutenue de la population, il ne va cependant guère au-delà, avec des conséquences fâcheuses pour l’évolution du niveau de vie ou de la compétitivité (les coûts salariaux unitaires étant gonflés par la progression pour le moins poussive de la productivité).

Le diagnostic étant affiné, quelles prescriptions s’imposent ? Il y a là matière à une véritable galaxie de blogs, mais on peut citer en vrac les éléments suivants, qui constituent les ingrédients d’une stratégie intégrée visant à sortir de l’ornière de la faible productivité :

• Un saut quantique en matière de capital humain (éducation, formation initiale et continue, recherche et développement).
• Renforcer les infrastructures de transport et/ou de logement, de télécommunications, les réseaux énergétiques et numériques.
• Une fiscalité stable et incitative, qui aille de pair avec des finances publiques durablement assainies et avec des dépenses sous contrôle, plus efficientes et ciblées.
• L’amélioration du contexte institutionnel, comportant notamment une réduction des distorsions sur le marché du travail et des barrières réglementaires qui entravent la création de nouvelles entreprises.
• Des mécanismes amortisseurs, permettant de limiter l’impact déstructurant de cycles économiques trop prononcés (stabilisation via des investissements publics efficients, fonds souverain, simplification administrative, etc.).

Les autorités ne sont pas restées inertes ces dernières années, comme l’a démontré par exemple le projet de budget 2016 axé sur des investissements publics dynamiques, sur un effort de diversification et comportant une augmentation des dépenses de recherche et développement. Une accélération s’impose cependant, dans le cadre d’une véritable stratégie intégrée et à long terme. A des années-lumière donc de toute tentation d’une « Giesskannenpolitik».

Il serait excessif de qualifier le Luxembourg de « bonnet d’âne de la croissance », mais force est de constater que ses performances sous-jacentes sont loin d’être stellaires. Fort heureusement, nous disposons de clés pour y remédier…

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3 thoughts on “Croissance : le Luxembourg premier de la classe ou bonnet d’âne ?

  1. L’analyse est plutôt inquiétante. On sait que le ratio « PIB » pêche par beaucoup de côtés. Ce ratio ne semble pas adéquat dans certains contextes pour le Luxembourg à cause de la situation démographique exceptionnelle (immigration) de notre pays, même s’il reste vrai qu’il vaut mieux un PIB croissant que le contraire. Le Luxembourg investit donc en quelque sorte beaucoup « trop »en « capital humain » par rapport à une croissance de la productivité plutôt modique Il suffit de regarder les pays classés après le Luxembourg. Par ailleurs, tous nos voisins immédiats sont mieux classés en ce qui concerne le ratio productivité. Or, à un second degré, cet état des choses a d’autres conséquences assez graves à long terme. En effet, le Luxembourg n’arrive pas déjà à maîtriser actuellement ses problèmes d’infrastructures en relation directe avec le facteur démographique : logement, mobilité, enseignement de qualité et approprié, formation professionnelle, etc., sans parler du gonflement de la fonction publique en relation avec la croissance démographique (la simplification administrative et la rationalisation de la fonction publique ne font pas des éclats à l’heure actuelle). Les investissements en relation avec les facteurs démographiques s(er)ont élevés, sans parler des futurs coûts de fonctionnement de ces infrastructures. Or, tous ces facteurs ont une incidence sur les coûts de réalisation des produits et services nationaux, grignotant encore plus à moyen et long terme la compétitivité. Si donc le Luxembourg continue à tabler sur la croissance démographique (ne pas oublier le problème des pensions où le Luxembourg est aussi à la traîne si on considère les promesses latentes à long terme) pour augmenter le PIB, le pays sera trop petit pour contenir toutes les croissances de toutes sortes nécessaires dans une telle optique. Ces considérations ne tiennent pas encore compte des limites de la croissance dans le cadre du changement climatique et du développement durable. Est-ce que la politique est incapable de voir les liens entre ces différents facteurs ou est-ce qu’elle se contente de faire simplement un discours politique apaisant inadéquat pour de raisons opportunistes. Luc Frieden avait raison de préconiser à l’époque que les luxembourgeois devront réfléchir sur la Luxembourg du futur. Cela (entre autres) ne lui avait pas réussi. Beaucoup d’idées innovatrices ont été lancées dans de nombreux think tanks. Mais ce ne sont que des idées à ce stade. Il faudrait trouver de nouveaux moyens, contextes, plates-formes pour les réaliser car le Luxembourg semble être arrivé à la limite de ses capacités.
    Ceci n’est qu’un avis personnel d’un non-spécialiste en la matière.

  2. Je m’étonne que parmi vos suggestions vous ne fassiez aucune proposion pour accoître la compétitivité des entreprises luxembourgeoises de votre pays face à celle des entreprises concurrentes à l’échelle internationale.
    Je ne crois pas qu’un argumentaire fondé sur la réduction de leurs charges ou un accroissement de leurs soutiens financiers, soit la panacée qui guérit de tous les maux..
    En revanche, je suis convaincu que des progrès importants seraient réalisés en faisant évoluer des modes de penser et d’agir qui régissent des comprtements au sein des entreprises à tous les niveaux hiérarchiques. Mais, cette évolutions exigerait des efforts importants et durables, très éloignés des exigences de l’immédiaté qui fait loi.
    Entendre qui veut ou qui peut !

    1. Cher Professeur Baudelet, je vous remercie pour votre commentaire. La compétitivité-coût n’est il est vrai pas directement abordée, mais elle l’est en filigrane. Une stratégie visant à sortir du piège de la productivité stagnante permettrait en effet de facto de mieux maîtriser les coûts salariaux unitaires (c’est-à-dire les coûts par unité produite) – pourvu il est vrai que la croissance des salaires demeure elle-même raisonnable. Par ailleurs, vous avez raison d’affirmer que la réduction des charges ne peut pas tout : la compétitivité hors coûts (innovation, qualité des produits, etc.) est également primordiale – raison pour laquelle ces aspects « hors coûts » sont explicitement abordés en conclusion du blog. D’accord également sur la nécessité de réfléchir au-delà de la seule immédiateté – c’est en tout cas ce que nous nous efforçons de faire à IDEA.

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